dimanche 31 mars 2024

Georges BRASSENS - 74 Textes de chansons

 

Georges BRASSENS, Textes des chansons

b 3001000_ copie

 

AUPRES DE MON ARBRE




 

1
J'ai plaqué mon chêne comme un saligaud, mon copain le chêne mon alter ego
On était du même bois un peu rustique un peu brut, dont on fait n'importe quoi
Sauf naturelle ment des flûtes
J'ai mainte nant des frênes, des arbres de Judée, tous de bonne graine , de haute futaie
Mais toi tu manques à l'appel, ma vieille branche de campagne
Mon seul arbre de noël, mon mât de cocagne

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

2
Je suis un pauvre' type, j'aurai plus de joie, j'ai jeté ma pipe, ma vieille pipe en bois
Qu'avait fumé sans se fâcher, sans jamais me brûler la lippe le tabac de la vache enragée
Dans sa bonne vieille tête de pipe
J'ai des pipes d'écume, ornés de fleurons, de ces pipes qu'on fume , en levant le front
Mais je retrouverais plus ma foi, dans mon cœur ni sur ma lippe,
Le goût de ma vieille pipe en bois, sacré nom d'une pipe

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

3
Le surnom d'infâme, me va comme un gant, d'avec que ma femme j'ai foutu le camp
Parc' que depuis tant d'années, c'était pas une sinécure, de lui voir tout le temps le nez
Au milieu de la figure
Je bats la campagne pour dénicher la, nouvelle compagne valant celle-là
Qui bien sur laissait beaucoup trop de pierres dans les lentilles,
Mais se pendait à mon coup quand je perdais mes billes

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux

4
J'avais une mansarde pour tout logement, avec des lézardes sur le firmament
Je le savais par cœur depuis, et pour un baiser la course, j'emmenais mes belles de nuit
Faire un tour sur la grande Ours
J'habite plus de mansarde il peut désormais, tomber des halle bardes, je m'en bats l'œil mais
Mais si quelqu'un monte aux cieux, moins que moi j'y paie' des prunes
Y'a cent sept ans qui dit mieux, que j'ai pas vu la lune

Refrain
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû m'éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre, je vivais heureux, j'aurais jamais dû le quitter des yeux
 

 

                DANS L'EAU DE LA CLAIRE FONTAINE                         



 

1
Dans l'eau de la claire fontaine,
Elle se baignait toute nue.
Un saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.

2
En détresse elle me fit signe,
Pour la vêtir d'aller chercher
Des monceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.

3
Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fis.
La belle n'était pas bien grosse:
Une seule rose a suffi.

4
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu'une seule feuille a suffi.

5
Elle me tendit ses bras ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'elle fut toute déshabillée.

6
Le jeu dut plaire à l'ingénue,
Car à la fontaine, souvent,
Elle s'alla baigner toute nue
En priant Dieu qu'il fît du vent,
Qu'il fît du vent.

 

 

                                        LA MAGUERITE


           



 

1
La petite marguerite est tombée
Singulière du bréviaire de l'abbé
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?
Trois pétales de scandale sur l'autel,
Indiscrète pâquerette d'où vient-elle ?

2
Dans l'enceinte sacro-sainte, quel émoi!
Quelle affaire, oui ma chère, croyez-moi!
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.
La frivole fleur qui vole, arrive en
Contrebande des plates-bandes du couvent.

3
Notre père qui j'espère êtes aux cieux
N'ayez cure des murmures malicieux.
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat
La légère fleur, peuchère! ne vient pas
De nonnettes, de cornettes en sabbat

4
Sachez diantre! qu'un jour entre deux Ave
Sur la pierre d'un calvaire il l'a trouvée
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel
Et l'a mise chose admise par le ciel
Sans ombrages dans les pages du missel

5
Que ces messes basses cessent, je vous prie,
Non le prêtre n'est pas traître à Marie
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.
Que personne ne soupçonne plus jamais
La petite marguerite ah! ça mais.



      L'ORAGE      




        




1
Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et me fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qu'il me fut donné sur terre
Je le dois au mauvais temps je le dois à Jupiter
Il me tomba d'un ciel d'orage.

2
Par un soir de novembre à cheval sur les toits,
Un vrai tonnerre de Brest, avec des cris de putois,
Allumait ses feux d'artifice.
Bondissant de sa couche en costume de nuit,
Ma voisine affolée vint cogner à mon huis
En réclamant mes bons offices.

3
« Je suis seule et j'ai peur, ouvrez-moi par pitié
Mon époux vient de partir faire son dur métier
Pauvre malheureux mercenaire
Contraint de coucher dehors quand il fait mauvais temps
Pour la bonne raison qu'il est représentant
D'une maison de paratonnerres.

4
En bénissant le nom de Benjamin Franklin
Je l'ai mise en lieu sûr entre mes bras câlins
Et puis l'amour a fait le reste!
Toi qui sème des paratonnerres à foison,
Que n'en as-tu planté sur ta propre maison ?
Erreur on ne peut plus funeste.

5
Quand Jupiter alla se faire entendre ailleurs,
La belle ayant enfin conjuré sa frayeur
Et recouvré tout son courage
Rentra dans ses foyers faire sécher son mari
En me donnant rendez-vous les jours d'intempéries
Rendez-vous au prochain orage.

6
A partir de ce jour je n'ai plus baissé les yeux
J'ai consacré mon temps à contempler les cieux
A regarder passer les nues
A guetter les stratus, à lorgner les nimbus
A faire les yeux doux aux moindres cumulus
Mais elle n'est pas revenue.

7
Son bonhomme de mari avait tant fait d'affaires
Tant vendu ce soir là de petits bouts de fer
Qu'il était devenu millionnaire
Et l'avait emmené vers des cieux toujours bleu
Des pays imbéciles où jamais il ne pleut
Où l'on ne sait rien du tonnerre

8
Dieu fasse que ma complainte aille tambour battant
Lui parler de la pluie, lui parler du gros temps
Aux quels on a tenu tête ensemble
Lui conter qu'un certain coup de foudre assassin
Dans le mille de mon cœur a laissé le dessin
D'une petite fleur qui lui ressemble.

 

                        LE PETIT JOUEUR DE FLUTEAU                    


         




1
Le petit joueur de flûteau menait la musique au château
Pour la grâce de ses chansons le roi lui offrit un blason.
«Je ne veux pas être noble», répondit le croque-note,
Avec un blason à la clé mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

2
Et mon pauvre petit clocher me semblerait trop bas perché,
Je ne plierais plus, les genoux devant le Bon Dieu de chez nous,
Il faudrait à ma grande âme tous les saints de Notre Dame
Avec un évêque à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler,
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

3
Et la chambre où j'ai vu le jour, me serait un triste séjour,
Je quitterais mon lit mesquin, pour une couche à baldaquin
Je changerais ma chaumière pour une gentilhommière
Avec un manoir à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

4
Je serais honteux de mon sang des aïeux de qui je descends
On me verrait bouder dessus la branche dont je suis issu
Je voudrais un magnifique arbre généalogique
Avec du sang bleu à la clé, mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

5
Je ne voudrais plus épouser ma promise, ma fiancée
Je ne donnerais pas mon nom à une quelconque Ninon
Il me faudrait pour compagne la fille d'un grand d'Espagne
Avec une princesse à la clé mon «la» se mettrait à gonfler
On dirait, par tout le pays, «Le joueur de flûte a trahi»

6
Le petit joueur de flûteau fit la révérence au château
Sans armoiries, sans parchemin, sans gloire, il se mit en chemin
Vers son clocher, sa chaumière, ses parents et sa promise
Nul ne dise, dans le pays, «le joueur de flûte a trahi»
Et Dieu reconnaisse pour sien le bon petit musicien.

 

 

RIEN A JETER




 

1
Sans ses cheveux qui volent j'aurais, dorénavant,
Des difficultés folles à voir d'où vient le vent.

Refrain
Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île desserte il faut tout emporter.

2
Je me demande comme subsister sans ses joues
M'offrant deux belles pommes nouvelles chaque jour.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

3
Sans sa gorge ma tête, dépourvue de coussin,
Reposerait par terre et rien n'est plus malsain.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

4
Sans ses hanches solides comment faire, demain,
Si je perds l'équilibre, pour accrocher mes mains ?

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

5
Elle a mille autres choses précieuses encore
Mais, en spectacle, j'ose pas donner tout son corps.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

6
Des charmes de ma mie j'en passe et des meilleurs,
Vos cours d'anatomie allez les prendre ailleurs.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

7
D'ailleurs, c'est sa faiblesse, elle tient à ses os
Et jamais ne se laisserait couper en morceaux.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

8
Elle est quelque peu fière et chatouilleuse assez,
Et l'on doit tout entière la prendre ou la laisser.

Tout est bon chez elle, y a rien à jeter,
Sur l'île déserte il faut tout emporter.

 

 

UNE JOLIE FLEUR DANS UNE PEAU DE VACHE




 

1
Jamais sur terre il n'y eut d'amoureux plus aveugle que moi dans tous les âges,
Mais faut dire que je m'étais crevé les yeux en regardant de trop près son corsage

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du coeur.

2
Le ciel l'avait pourvue de mille appas qui vous font prendre feu dès qu'on y touche
L'en avait tant que je ne savais pas ne savais plus où donner de la bouche

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

3
Elle n'avait pas de tête, elle n'avait pas l'esprit beaucoup plus grand qu'un dé à coudre,
Mais pour l'amour on ne demande pas aux filles d'avoir inventé la poudre.

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

4
Puis un jour elle a pris la clef des champs en me laissant à l'âme un mal funeste,
Et toutes les herbes de la Saint Jean n'ont pas pu me guérir de cette peste.

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

5
Je lui en ai bien voulu mais à présent, j'ai plus de rancune et mon cœur lui pardonne
D'avoir mis mon cœur à feu et à sang pour qu'il ne puisse plus servir à personne

Refrain
Une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur,
Qui fait la belle et qui vous attache, puis qui vous mène par le bout du cœur.

 

 

LES SABOTS D'HELENE

 



1
Les sabots d'Hélène étaient tout crottés
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine,
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine...
Ne cherche plus longtemps de fontaine, toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

2
Moi j'ai pris la peine de les déchausser,
Les sabots d'Hélène moi qui ne suis pas capitaine
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Dans les sabots de la pauvre Hélène, dans ses sabots crottés,
Moi j'ai trouvé les pieds d'une reine et je les ai gardés.

3
Son jupon de laine était tout mité,
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine,
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

4
Moi j'ai pris la peine de le retrousser,
Le jupon d'Hélène, moi qui ne suis pas capitaine,
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Sous le jupon de la pauvre Hélène, sous son jupon mité,
Moi j'ai trouvé des jambes de reine et je les ai gardées

5
Et le cœur d'Hélène ne savait pas chanter,
Les trois capitaines l'auraient appelée vilaine
Et la pauvre Hélène était comme une âme en peine
Ne cherche plus longtemps de fontaine, toi qui as besoin d'eau
Ne cherche plus: aux larmes d'Hélène va-t'en remplir ton seau.

6
Moi j'ai pris la peine de m'y arrêter,
Dans le cœur d'Hélène, moi qui ne suis pas capitaine
Et j'ai vu ma peine bien récompensée
Et dans le cœur de la pauvre Hélène, qui-avait jamais chanté,
Moi j'ai trouvé l'amour d'une reine et moi je l'ai gardé.

 

 

LE GORILLE



1

C'est à travers de larges grilles  
Que les femelles du canton  
Contemplaient un puissant gorille, 
Sans souci du qu'en-dira-t-on.  
Avec impudeur ces commères  
Lorgnaient même un endroit précis  
Que rigoureusement ma mère 
M'a défendu d’nommer ici...  
Gare au gorille !...

2
Tout à coup la prison bien close
Où vivait le bel animal
S'ouvre on n'sait pourquoi je suppose
Qu'on avait du la fermer mal
Le singe, en sortant de sa cage
Dit "C'est aujourd'hui que j'le perds !"
Il parlait de son pucelage
Vous aviez deviné, j'espèr’ !
Gare au gorille !...

3
L'patron de la ménagerie
Criait éperdu : "Nom de nom !
C'est assommant car le gorille
N'a jamais connu de guenon !"
Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau
Au lieu de profiter de la chance
Elle fit feu des deux fuseaux !
Gare au gorille !...

4
Celles-là même qui, naguère
Le couvaient d'un œil décidé
Fuirent, prouvant qu'elles n'avaient guère
De la suite dans les idées ;
D'autant plus vaine était leur crainte
Que le gorille est un luron
Supérieur à l'homme dans l'étreinte
Bien des femmes vous le diront !
Gare au gorille !...

5
Tout le monde se précipite
Hors d'atteinte du singe en rut
Sauf une vielle décrépite
Et un jeune juge en bois brut
Voyant que toutes se dérobent
Le quadrumane accéléra
Son dandinement vers les robes
De la vieille et du magistrat !
Gare au gorille !...

6
"Bah ! soupirait la centenaire,
Qu'on puisse encore me désirer
Ce serait extraordinaire
Et, pour tout dire inespéré !" ;
Le juge pensait impassible
"Qu'on me prenne pour une guenon
C'est complètement impossible..."
La suite lui prouva que non !
Gare au gorille !...

7
Supposez que l'un de vous puisse être
Comme le singe obligé de
Violer un juge ou une ancêtre
Lequel choisirait-il des deux ?
Qu'une alternative pareille
Un de ces quatre jours, m'échoie
C'est j'en suis convaincu la vieille
Qui sera l'objet de mon choix !
Gare au gorille !...

8
Mais par malheur si le gorille
Aux jeux de l'amour vaut son prix
On sait qu'en revanche il ne brille
Ni par le goût, ni par l'esprit ;
Lors au lieu d'opter pour la vieille
Comme l'aurait fait n'importe qui
Il saisit le juge à l'oreille
Et l'entraîna dans un maquis !
Gare au gorille !...

9
La suite serait délectable
Malheureusement je ne peux
Pas la dire et c'est regrettable
Ça nous aurait fait rire un peu ;
Car le juge au moment suprême
Criait : "Maman !" pleurait beaucoup
Comme l'homme auquel le jour même
Il avait fait trancher le cou.
Gare au gorille !...

 

 

LA MAUVAISE HERBE

 




1
Quand le jour de gloire est arrivé, comme tous les autres étaient crevés,
Moi seul connu le déshonneur de ne pas être mort au champ d'honneur.

Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
La mort faucha les autres, braves gens, braves gens, et me fit grâce à moi,
C'est immoral et c'est comme ça !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange que je vive un peu
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange que je vive un peu

2
La fille à tout le monde a bon cœur, elle me donne au petit bonheur,
Les petits bouts de sa peau, bien cachés, que les autres n'ont pas touchés.

Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
Elle se vend aux autres, braves gens, braves gens, elle se donne à moi,
C'est immoral et c'est comme ça !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange qu'on m'aime un peu
Et je me demande pourquoi, Bon DIEU, ça vous dérange qu'on m'aime un peu

3
Les hommes sont faits, nous dit-on, pour vivre en bande comme les moutons
Moi je vis seul et c'est pas demain, que je suivrai leur droit chemin.
Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine et c'est pas moi qu'on met en gerbe.
Je suis de la mauvaise herbe, braves gens, braves gens, je pousse en liberté,
Dans les jardins mal fréquentés !
La la la la la la la la la la la la la la la la
Et je me demande pourquoi, Bon dieu, ça vous dérange que je vive un peu
Et je me demande pourquoi, Bon dieu, ça vous dérange que je vive un peu

 

 

LA CHASSE AUX PAPILLONS

 


1
Un bon petit diable à la fleur de l'âge,
La jambe légère et l'œil polisson,
Et la bouche pleine de joyeux ramages,
Allait à la chasse aux papillons.

2
Comme il atteignait l'orée du village,
Filant sa quenouille, il vit Cendrillon,
Il lui dit «bonjour, que Dieu te ménage,
J't'enmmène à la chasse aux papillons.»

3
Cendrillon ravit de quitter sa cage,
Met sa robe neuve et ses bottillons,
Et bras d'ssus bras d'ssous vers les frais bocages,
Ils vont à la chasse aux papillons.

4
Ils ne savaient pas que sous les ombrages,
Se cachait l'amour et son aiguillon,
Et qu'il transperçait les cœurs de leur âge,
Les cœurs des chasseurs de papillons.

5
Quand il se fit tendre, elle lui dit: «J'présage
Qu'c'est pas dans les plis de mon cotillon,
Ni dans l'échancrure de mon corsage,
Qu'on va-t-à la chasse aux papillons»

6
Sur sa bouche en feu qui criait «Sois sage!»
Il posa sa bouche en guise de bâillon,
Et c'fut l'plus charmant des remue-ménage
Qu'on ait vu d'mémoire de papillon.

7
Un volcan dans l'âme, ils revinrent au village,
En se promettant d'aller des millions,
Des milliards de fois, et même davantage,
Ensemble à la chasse aux papillons.

8
Mais tant qu'ils s'aimeront, tant que les nuages,
Porteurs de chagrins, les épargneront,
I' f'ra bon voler dans les frais bocages,
I' f'ront pas la chasse aux papillons,
Pas la chasse aux papillons.

 

 

BRAVE MARGOT

 

1
Margoton, la jeune bergère, trouvant dans l'herbe un petit chat qui venait de perdre sa mère, l'adopta
Elle entrouvre sa collerette et le couche contre son sein c'était tout c' qu'elle avait, pauvrette comme coussin
Le chat, la prenant pour sa mère, se mit à téter tout de go. Émue, Margot le laissa faire brave Margot!
Un croquant, passant à la ronde, trouvant le tableau peu commun, s'en alla le dire à tout l' monde et le lendemain.

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot qu'était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
2
L'maître d'école et ses potaches, le maire, le bedeau, le bougnat, négligeaient carrément leur tâche pour voir ça
Le facteur d'ordinaire si preste, pour voir ça, ne distribuait plus, les lettres que personne, au reste, n'aurait lues
Pour voir ça Dieu le leur pardonne! les enfants de chœur, au milieu du Saint Sacrifice, abandonnent le Saint lieu
Les gendarmes, même les gendarmes, qui sont par nature' si ballots, se laissaient toucher par les charmes du joli tableau

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,

3
Mais les autres femmes de la commune, privées d' leurs époux, d' leurs galants, accumulèrent la rancune, patiemment
Puis un jour ivres de colère, elles s'armèrent de bâtons et farouches elles immolèrent le chaton
La bergère, après bien des larmes, pour s' consoler prit un mari, et ne dévoila plus ses charmes que pour lui
Le temps passa sur les mémoires, on oublia l'événement, seuls des vieux racontent à leurs p'tits enfants

Refrain
Quand Margot dégrafait son corsage pour donner la gougoutte à son chat tous les gars, tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là,
Et Margot était simple et très sage, présumait qu'c'était pour voir son chat qu' tous les gars tous les gars du village,
Étaient là, là, là, là, là, là, là, étaient là, là, là, là, là, là.

 

 

BONHOMME

 

1
Malgré la bise qui mord, la pauvre vieille de somme va ramasser du bois mort pour chauffer Bonhomme
Bonhomme qui va mourir de mort naturelle.

2
Mélancolique, elle va à travers la forêt blême où jadis elle rêva de celui qu'elle aime,
Qu'elle aime et qui va mourir de mort naturelle.

3
Rien n'arrêtera le cours de la vieille qui moissonne le bois mort de ses doigts gourds, rien ni personne,
Car bonhomme va mourir de mort naturelle.

4
Non rien ne l'arrêtera, ni cette voix de malheur, qui dit: «Quand tu rentreras chez toi, tout à l'heure,
Bonhomme sera déjà mort de mort naturelle»

5
Ni cette autre et sombre voix montant du plus profond d'elle, lui rappelle que, parfois, il fut infidèle.
Car Bonhomme va mourir de mort naturelle.

 

 

CHANSON POUR L'AUVERGNAT

 

1
Elle est à toi, cette chanson, toi l'Auvergnat qui, sans façon,
M'as donné quatre bouts de bois, quand dans ma vie il faisait froid,
Toi qui m'as donné du feu quand, les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés, m'avaient fermé la porte au nez
Ce n'était rien qu'un feu de bois, mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore, à la manière d'un feu de joie.

Toi l'Auvergnat, quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel.

2
Elle est à toi cette chanson, toi l'Hôtesse qui sans façon
M'as donné quatre bouts de pain, quand dans ma vie il faisait faim,
Toi qui m'ouvris ta huche quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, s'amusaient à me voir jeûner.
Ce n'était rien qu'un peu de pain, mais il m'avait chauffé le corps,
Et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un grand festin.

Toi l'Hôtesse quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel

3
Elle est à toi cette chanson, toi l'Étranger qui sans façon
D'un air malheureux m'as souri lorsque les gendarmes m'ont pris,
Toi qui n'as pas applaudi quand, les croquantes et les croquants
Tous les gens bien intentionnés, riaient de me voir amené.
Ce n'était rien qu'un peu de miel, mais il m'avait chauffé le corps
Et dans mon âme il brille encore, à la manière d'un grand soleil

Toi l'étranger quand tu mourras, quand le croque-mort t'emportera,
Qu'il te conduise, à travers ciel, au Père éternel

 

 

CORNE D'AUROCHS

 

Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué ! ô gué !
Tout l'monde peut pas s'appeler Durand, ô gué ! ô gué !
Il avait nom Corne d'Aurochs, ô gué ! ô gué !
Tout l'monde peut pas s'appeler Durand, ô gué ! ô gué !

En le regardant avec un oïl de poète,
On aurait pu croire, à son frontal de prophète,
Qu'il avait les grandes eaux de Versailles dans la tête.
Corne d'Aurochs

Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué ! ô gué !
C'étaient celles du robinet !ô gué ! ô gué !
Mais que le Bon Dieu lui pardonne, ô gué ! ô gué !
C'étaient celles du robinet !ô gué ! ô gué !

On aurait pu croire en le voyant penché sur l'onde
Qu'il se plongeait dans des méditations profondes
Sur l'aspect fugitif des choses de ce monde...
Corne d'Aurochs

C'était, hélas pour s'assurer, ô gué ! ô gué !
Que le vent ne l'avait pas décoiffé ô gué ! ô gué !
C'était, hélas pour s'assurer, ô gué ! ô gué !
Que le vent ne l'avait pas décoiffé ô gué ! ô gué !

Il proclamait à son de trompe à tous les carrefours:
«Il n'y a que les imbéciles qui sachent bien faire l'amour,
La virtuosité c'est une affaire de balourds !»
Corne d'Aurochs

Il potassait à la chandelle, ô gué ! ô gué !
Des traités de maintien sexuel, ô gué ! ô gué !
Et sur les femmes nues des musées, ô gué ! ô gué !
Faisait le brouillon de ses baisers, ô gué ! ô gué !
Petit à petit, ô gué ! ô gué !
On a tout su de lui, ô gué ! ô gué !

On a su qu'il était enfant de la patrie...
Qu'il était incapable de risquer sa vie
Pour cueillir un myosotis à une fille,
Corne d'Aurochs

Qu'il avait un petit cousin, ô gué ! ô gué !
Haut placé chez les argousins, ô gué ! ô gué !
Et que les jours de pénurie, ô gué ! ô gué !
Il prenait ses repas chez lui, ô gué ! ô gué !

C'est même en revenant de chez cet antipathique,
Qu'il tomba victime d'une indigestion critique
Et refusa le secours de la thérapeutique,
Corne d'Aurochs

Parce que c'était à un Allemand, ô gué ! ô gué !
Qu'on devait le médicament, ô gué ! ô gué !
Parce que c'était à un Allemand, ô gué ! ô gué !
Qu'on devait le médicament, ô gué ! ô gué !

Il rendit comme il put son âme machinale,
Et sa vie n'ayant pas été originale,
L'état lui fit des funérailles nationales...
Corne d'Aurochs

Alors sa veuve en gémissant, ô gué ! ô gué !
Coucha-z-avec son remplaçant, ô gué ! ô gué !

 

 

GASTIBELZA

 

1
Gastibelza, l'homme à la carabine, chantait ainsi:
Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine ?Quelqu'un d'ici ?
Chantez, dansez, villageois ! la nuit gagne le mont Falu
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

2
Quelqu'un de vous a-t-il connu dona Sabine, ma señora ?
Sa mère était la vielle maugrabine d'Antequera,
Qui chaque nuit criait dans la tour Magne, comme un hibou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

3
Vraiment la reine eût près d'elle été laide quand, vers le soir,
Elle passait sur le pont de Tolède en corset noir.
Un chapelet du temps de Charlemagne ornait son cou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

4
Le roi disait, en la voyant si belle, à son neveu:
Pour un baiser, pour un sourire d'elle, pour un cheveu,
Infant don Ruy, je donnerais l'Espagne et le Pérou.
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou !

5
Je ne sais pas si j'aimais cette dame, mais je sais bien
Que pour avoir un regard de son âme, moi, pauvre chien,
J'aurais gaiment passé dix ans au bagne sous les verrous...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou .

6
Quand je voyais cette enfant, moi le pâtre de ce canton,
Je croyais voire la belle Cléopâtre, qui, nous dit-on,
Menait César, empereur d'Allemagne, par le licou...
Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou !

Dansez, chantez, villageois, la nuit tombe Sabine, un jour,
A tout vendu, sa beauté de colombe, tout son amour,
Pour l'anneau d'or du comte de Sardagne, pour un bijou...
Le vent qui vient à travers la montagne m'a rendu fou !

 

 

IL SUFFIT DE PASSER LE PONT

 

1
Il suffit de passer le pont, c'est tout de suite l'aventure!
Laisse moi tenir ton jupon, je t'emmène visiter la nature!
L'herbe est douce à pâques fleuries... jetons mes sabots tes galoches,
Et légers comme des cabris, courons après les sons de cloches!
Ding ding dong! les matines sonnent en l'honneur de notre bonheur.
Ding ding dong! faut le dire à personne: j'ai graissé la patte au sonneur.

2
Laisse-moi tenir ton jupon, courons guilleret, guillerette
Il suffit de passer le pont, et c'est le royaume des fleurettes...
Entre toutes les belles que voici, je devine celle que tu préfères...
C'est pas le coquelicot Dieu merci! ni le coucou, mais la primevère.
J'en vois une blottie sous les feuilles elle est en velours comme tes joues
Fais le guet pendant que je la cueille «Je n'ai jamais aimé que vous!»

3
Il suffit de trois petits bonds c'est tout de suite la tarentelle,
laisse-moi tenir ton jupon, Je saurai ménager tes dentelles...
J'ai graissé, la patte au berger pour lui faire jouer une aubade
Lors, ma mie, sans croire au danger, faisons mille et une gambades
Ton pied frappe et frappe la mousse... Si le chardon s'y pique dedans,
Ne pleure pas ma mie qui souffre, je te l'enlève avec les dents!

4
On a plus rien à se cacher, on peut s'aimer comme bon nous semble,
Et tant mieux si c'est un pêché, nous irons en enfer ensemble!
Il suffit de passer le pont, laisse-moi tenir ton jupon.
Il suffit de passer le pont, laisse-moi tenir ton jupon.

 

 

 

 

J'AI RENDEZ-VOUS AVEC VOUS

1
Monseigneur l'astre solaire,
Comme je ne l'admire pas beaucoup,
M'enlève son feu, oui mais, de son feu, moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La lumière que je préfère,
C'est celle de vos yeux jaloux,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

2
Monsieur mon propriétaire,
Comme je lui dévaste tout,
M'chasse de son toit, oui mais, de son toit moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La demeure que je préfère,
C'est votre robe à froufrous,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

3
Madame ma gargotière,
Comme je lui dois trop de sous,
M'chasse de sa table, oui mais de sa table moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
Le menu que je préfère,
C'est la chair de votre coup,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

4
Sa majesté financière,
Comme je ne fais rien à son goût,
Garde son or, or, de son or, moi je m'en fous,
J'ai rendez-vous avec vous!
La fortune que je préfère,
C'est votre cœur d'amadou,
Tout le restant m'indiffère,
J'ai rendez-vous avec vous!

 

 

JE SUIS UN VOYOU

 

Ci-gît au fond de mon cœur une histoire ancienne.
Un fantôme un souvenir d'une que j'aimais
Le temps, à grands coups de faux, peut faire des siennes
Mon bel amour dure et c'est à jamais.


1
J'ai perdu la tramontane en trouvant Margot,
Princesse vêtue de laine, déesse en sabots
Si les fleurs, le long des routes se mettaient à marcher,
C'est à la Margot, sans doute, qu'elle feraient songer
J'lui ai dit «De la Madone tu es le portrait!»
Le bon Dieu me le pardonne c'était un peu vrai
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

2
La mignonne allait aux vêpres se mettre à genoux,
Alors j'ai mordu ses lèvres pour savoir leur goût
Elle m'a dit d'un ton sévère «Qu'est-ce que tu fais là?»
Mais elle m'a laissé faire, les filles c'est comme ça
Je lui ai dit «Par la Madone reste au près de moi!»
Le bon Dieu me le pardonne mais chacun pour soi
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

3
C'était une fille sage à «bouche que veux-tu?»
J'ai croqué dans son corsage les fruits défendus
Elle m'a dit d'un ton sévère «Qu'est-ce que tu fais là?»
Mais elle m'a laissé faire les filles c'est comme ça
Puis, j'ai déchiré sa robe, sans l'avoir voulu
Le bon Dieu me le pardonne je n'y tenais plus!
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

4
J'ai perdu la tramontane en perdant Margot,
Qui épousa contre son âme un triste bigot
Elle doit avoir à l'heure à l'heure qu'il est
Deux ou trois marmots qui pleurent pour avoir leur lait
Et moi j'ai tété leur mère longtemps avant eux
Le bon Dieu me le pardonne j'étais amoureux!
Qu'il me le pardonne ou non, d'ailleurs je m'en fous,
J'ai déjà mon âme en peine je suis un voyou.

 

 

JE ME SUIS FAIT TOUT PETIT

 

1
Je n'avais jamais ôté mon chapeau devant personne
Maintenant je rampe et je fais le beau quand elle me sonne.
J'étais chien méchant elle me fait manger dans sa menotte
J'avais des dents de loup je les ai changées pour des quenottes!

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

2
J'étais dur à cuire elle m'a converti, la fine mouche,
Et je suis tombé, tout chaud tout rôti, contre sa bouche
Qui a des dents de lait quand elle sourit, quand elle chante,
Et des dents de loup quand elle est furie, qu'elle est méchante.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

3
Je subis sa loi, je file tout doux sous son empire,
Bien qu'elle soit jalouse au-delà de tout, et même pire
Une jolie pervenche, qui m'avait paru plus jolie qu'elle,
Une jolie pervenche un jour en mourut à coups d'ombrelle.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

4
Tous les somnambules, tous les mages m'ont dit sans malice,
Quand ses bras en croix je subirai mon dernier supplice
Il en est de pires, il en est de meilleurs, mais à tout prendre,
Qu'on se pende ici, qu'on se pende ailleurs s'il faut se pendre.

Refrain
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui ferme les yeux quand on la couche,
Je m'suis fait tout p'tit devant une poupée
Qui fait «maman» quand on la touche.

 

 

LA CANE DE JEANNE

 

1
La cane de Jeanne est morte au gui l'an neuf
Elle avait fait, la veille, merveille ! un œuf .

2
La cane de Jeanne Est morte d'avoir fait,
Du moins on le présume, un rhume, mauvais !

3
La cane de Jeanne est morte sur son œuf
Et dans son beau costume de plumes, tout neuf !

4
La cane de Jeanne ne laissant pas de veuf,
C'est nous autres qui eûmes les plumes, et l'œuf !

5
Tous, toutes, sans doute, garderons longtemps
Le souvenir de la cane de Jeanne, morbleu !

 

 

LA COMPLAINTE DES FILLES DE JOIE

 

1
Bien que ces vaches de bourgeois, Bien que ces vaches de bourgeois
Les appellent des filles de joie, Les appellent des filles de joie
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent, parole, parole
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent

2
Car même avec des pieds de grues, Car même avec des pieds de grues
Faire les cent pas le long des rues, Faire les cent pas le long des rues
C'est fatigant pour les guibolles, parole, parole, C'est fatigant pour les guibolles

3
Non seulement elles ont des cors, Non seulement elles ont des cors
Des oeils de perdrix, mais encore, Des oeils de perdrix, mais encore
C'est fou ce qu'elles usent de grolles, parole, parole, C'est fou ce qu'elles usent de grolles

4
Y' a des clients y'a des salauds, Y' a des clients y'a des salauds
Qui se trempent jamais dans l'eau, Qui se trempent jamais dans l'eau
Faut pourtant qu'elles les cajolent parole, parole, Faut pourtant qu'elles les cajolent.

5
Qu'elles leur fassent la courte échelle, Qu'elles leur fassent la courte échelle
Pour monter au septième ciel, Pour monter au septième ciel
Les sous croyez pas qu'elles les volent parole, parole, Les sous croyez pas qu'elles les volent

6
Elles sont méprisées du public, Elles sont méprisées du public
Elles sont bousculées par les flics, Elles sont bousculées par les flics
Et menacées de la vérole, parole, parole, Et menacées de la vérole

7
Bien que toute la vie elles fassent l'amour, Bien que toute la vie elles fassent l'amour
Qu'elles se marient vingt fois par jour, Qu'elles se marient vingt fois par jour
La noce est jamais pour leur fiole, parole, parole, La noce est jamais pour leur fiole

8
Fils de pécore et de minus, Fils de pécore et de minus
Ris pas de la pauvre vénus, Ris pas de la pauvre vénus
La pauvre vieille casserole, parole, parole, La pauvre vieille casserole

9
Il s'en fallait de peu mon cher, il s'en fallait de peu mon cher
Que cette putain ne fut ta mère, Que cette putain ne fut ta mère
Cette putain dont tu rigoles, parole, parole, Cette putain dont tu rigoles.

 

 

LA MAUVAISE REPUTATION

 

1
Au village sans prétention, j'ai mauvaise réputation
Que je me démène ou que je reste coi, je passe pour un je-ne-sais-quoi.
Je ne fais pourtant de tort à personne, en suivant mon chemin de petit bonhomme
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde médit de moi, sauf les muets, ça va de soi.

2
Le jour du Quatorze Juillet, je reste dans mon lit douillet
La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne en écoutant pas le clairon qui sonne
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde me montre du doigt, sauf les manchots, ça va de soi.

3
Quand je croise un voleur malchanceux poursuivi par un cul-terreux
Je lance la patte et pourquoi le taire, le cul-terreux se retrouve par terre
Je ne fais pourtant de tort à personne en laissant courir les voleurs de pommes
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde se rue sur moi, sauf les culs-de-jatte, ça va de soi.

4
Pas besoin d'être Jérémie pour deviner le sort qui m'est promis
S'ils trouvent une corde à leur goût, ils me la passeront au cou.
Je ne fais pourtant de tort à personne en suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome
Mais les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Non les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux...
Tout le monde viendra me voir pendu, sauf les aveugles, bien entendu.

 

 

LA PREMIERE FILLE

 

1
J'ai tout oublié des campagnes d'Austerlitz et de Waterloo
D'Italie, de Prusse et d'Espagne, de Pontoise et de Landerneau !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
La première étrangère à qui l'on a dit « tu »
( Mon cœur t'en souviens-tu ?)comme elle nous était chère
Qu'elle soit fille honnête ou fille de rien, qu'elle soit pucelle ou qu'elle soit putain,
On se souvient d'elle, on s'en souviendra, de la première fille qu'on a prise dans ses bras.

2
Ils sont partis à tire-d'aile mes souvenir de la Suzon,
Et ma mémoire est infidèle à Julie, Rosette ou Lison !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
C'était une bonne affaire ( mon cœur t'en souviens-tu ? )
J'ai changée ma vertu contre une primevère
Que ce soit en grande pompe comme les gens «bien»
Ou bien dans la rue comme les pauvres et les chiens,
On se souvient d'elle, on s'en souviendra, de la première fille qu'on a prise dans ses bras.

3
Toi qui ma donné le baptême d'amour et de septième ciel,
Moi je te garde et moi je t'aime, dernier cadeaux du père noël !

Jamais de la vie on ne l'oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras
On a beau faire le brave, quand elle s'est mise nue
( Mon cœur t'en souviens-tu ? ) on en menait pas large.
Bien d'autres, sans doute, depuis sont venues
Oui mais entre toutes celles qu'on a connues
Elle est la dernière que l'on oubliera, la première fille qu'on a prise dans ses bras.

 

 

LA RONDE DES JURONS

 

1
Voici la ronde des jurons qui chantaient clair, qui dansaient rond,
Quand les gaulois de bon aloi du franc-parler suivaient la loi
jurant par là, jurant par ci, jurant à langue raccourcie
Comme les grains de chapelet les joyeux jurons défilaient :

Refrain
Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus et les palsambleus,
Tous les cristis, les ventre saint-gris, les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons, les scrogneugneus et les bigres et les bougres,
Les saperlottes, les cré nom de nom, les peste et pouah, diantre, fichtre et foutre,
Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerre de Brest et saperlipopette,
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux et les pasquedieux.

2
Quelle pitié ! les charretiers ont un langage châtié
Les harengères et les mégères ne parlent plus à la légère !
Le vieux catéchisme poissard n'a guère plus cours chez les hussards
Ils ont vécu, de profundis, les joyeux jurons de jadis.

Refrain
Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus et les palsambleus,
Tous les cristis, les ventre saint-gris, les par ma barbe et les noms d'une pipe,
Ainsi, pardi, que les sapristis et les sacristis,
Sans oublier les jarnicotons, les scrogneugneus et les bigres et les bougres,
Les saperlottes, les cré nom de nom, les peste et pouah, diantre, fichtre et foutre,
Tous les Bon Dieu, tous les vertudieux, tonnerre de Brest et saperlipopette,
Ainsi, pardieu, que les jarnidieux et les pasquedieux.

 

 

LE FOSSOYEUR

 

1
Dieu sait que je n'ai pas le fond méchant,
Je ne souhaite jamais la mort des gens:
Mais si l'on ne mourait plus,
Je crèverais de faim sur mon talus …
Je suis un pauvre fossoyeur.

2
Les vivants croient que je n'ai pas de remords
A gagner mon pain sur le dos des morts:
Mais ça me tracasse et, d'ailleurs,
Je les enterre à contre cœur …
Je suis un pauvre fossoyeur.

3
Et plus je lâche la bride à mon émoi,
Et plus les copains s'amusent de moi :
Ils me disent : « Mon vieux par moments,
Tu a une figure d'enterrement …»
Je suis un pauvre fossoyeur.

4
J'ai beau me dire que rien n'est éternel,
Je peux pas trouver ça tout naturel :
Et jamais je ne parviens
à prendre la mort comme elle vient …
Je suis un pauvre fossoyeur.

5
Ni vu ni connu, brave mort, adieu!
Si du fond de la terre on voit le Bon Dieu,
Dis-lui le mal que m'a coûté
La dernière pelletée …
Je suis un pauvre fossoyeur.
Je suis un pauvre fossoyeur.

 

 

LE GRAND CHENE

 

1
Il vivait en dehors des chemins forestiers,
Ce n'était nullement un arbre de métier
Il n'avait jamais vu l'ombre d'un bûcheron
Ce grand chêne fier sur son tronc.

2
Il eût connu des jours filés d'or et de soie
Sans ses proches voisins, les pires gens qui soient
Des roseaux mal pensant, pas même des bambous,
S'amusant à le mettre à bout.

3
Du matin jusqu'au soir ces petits rejetons,
Tout juste canne à pêche, à peine mirlitons,
Lui tournant tout autour chantaient, in extenso,
L'histoire du chêne et du roseau.

4
Et, bien qu'il fut en bois ( les chênes, c'est courant )
La fable ne le laissait pas indifférent
Il advint que lassé d'être en butte aux lazzis,
Il se résolut à l'exil.

5
A grand-peine il sortit ses grands pieds de son trou
Et partit sans se retourner ni peu ni prou.
Mais, moi qui l'ai connu, je sais bien qu'il souffrit
De quitter l'ingrate patrie.

6
A l'orée des forets le chêne ténébreux
A lié connaissance avec deux amoureux.
«Grand chêne, laisse nous sur toi graver nos noms …»
Le grand chêne n'a pas dit non.

7
Quand ils eurent épuisé leur grand sac de baisers,
Quand de tant s'embrasser, leurs becs furent usés,
Ils ouirent alors, en retenant des pleurs,
Le chêne contant ses malheurs.

8
«Grand chêne, viens chez nous, tu trouveras la paix
Nos roseaux savent vivre et n'ont aucun toupet,
Tu feras dans nos murs un aimable séjour,
Arrosé quatre fois par jour.»

9
Cela dit, tous les trois se mirent en chemin
Chaque amoureux tenant une racine en main
Comme il semblait content ! Comme il semblait heureux !
Le chêne entre ses amoureux.

10
Au pied de leur chaumière ils le firent planter
Ce fut alors qu'il commença à déchanter
Car en fait d'arrosage, il n'eut rien que la pluie
Des chiens levant la patt' sur lui.

11
On a pris tous ses glands pour nourrir les cochons
Avec sa belle écorce on a fait des bouchons
Chaque fois qu'un arrêt de mort était rendu
C'est lui qui héritait du pendu.

12
Puis ces mauvaises gens, vandales accomplis
Le coupèrent en quatre et s'en firent un lit
Et l'horrible mégère ayant des tas d'amants
Il vieillit prématurément.

13
Un triste jour, enfin, ce couple sans aveu
Le passa par la hache et le mit dans le feu
Comme du bois de caisse, amère destinée !
Il périt dans la cheminée.

14
Le curé de chez nous, petit saint besogneux
Doute que sa fumée, s'élève jusqu'à Dieu
Qu'est-ce qu'il en sait le bougre, et qui donc lui a dit
Qu'y a pas de chêne en paradis ? Qu'y a pas de chêne en paradis ?

 

 

LE MAUVAIS SUJET REPENTI

 

1
Elle avait la taille faite au tour, les hanches pleines,
Elle chassait le mâle aux alentours de la Madeleine
A sa façon de me dire «Mon rat, est-ce que je te tente ?»
Je vis que j'avais affaire à une débutante …

2
L'avait le don, c'est vrai, j'en conviens, l'avait le génie,
Mais sans technique un don n'est rien qu'une sale manie …
Certes on ne se fait pas putain comme on se fait nonne
C'est du moins ce qu'on prêche, en latin, à la Sorbonne …

3
Me sentant rempli de pitié pour la donzelle,
Je lui enseignai de son métier, les petites ficelles
Je lui enseignai le moyen de bientôt faire fortune,
En bougeant l'endroit où le dos ressemble à la lune.

4
Car dans l'art de faire le trottoir, je le confesse,
Le difficile est de bien savoir jouer des fesses
On ne tortille pas son popotin de la même manière
Pour un droguiste, un sacristain, un fonctionnaire.

5
Rapidement instruite par mes bons offices,
Elle m'investit d'une part de ses bénéfices
On s'aida mutuellement comme dit le poète,
Elle était le corps naturellement puis moi la tête

6
Un soir à la suite de manœuvres douteuses
Elle tomba victime d'une maladie honteuse
Lors, en tout bien, toute amitié, en fille probe,
Elle me passa la moitié de ses microbes …

7
Après des injections aiguës d'antiseptique,
J'abandonnai le métier de cocu systématique
Elle eut beau pousser des sanglots, braire à tue-tête,
Comme je n'étais qu'un salaud, je me fis honnête …

8
Sitôt privée de ma tutelle ma pauvre amie
Courut essuyer du bordel les infamies
Parait qu'elle se vend même à des flics, quelle décadence
Y'a plus de moralité publique dans notre France …

 

 

LE PORNOGRAPHE

 

1
Autrefois, quand j'étais marmot, J'avais la phobie des gros mots,
Et si je pensais «merde» tout bas, je ne le disais pas... Mais
Aujourd'hui que mon gagne-pain c'est de parler comme un turlupin,
Je ne pense plus «merde» pardi ! mais je le dis.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

2
Afin d'amuser la galerie, je crache des gauloiseries,
Des pleines bouches de mots crus tout à fait incongrus... Mais
En me retrouvant seul sous mon toit, dans ma psyché je me montre au doigt,
Et me crie: «Va te faire, homme incorrect, voir par les Grecs.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

3
Tous les samedis je vais à confesse, m'accuser d'avoir parlé de fesses,
Et je promets ferme au marabout de les mettre tabou...Mais
Craignant, si je n'en parle plus, de finir à l'Armée du Salut,
Je remets bientôt sur le tapis les fesses impies.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

4
Ma femme est, soit dit en passant, d'un naturel concupiscent,
Qui l'incite à se coucher nue sous le premier venu...Mais
M'est-il permis, soyons sincère, d'en parler au café-concert
Sans dire qu'elle a, suraigu, le feu au cul ?

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

5
J'aurais sans doute du bonheur, et peut-être la croix d'honneur,
A chanter avec décorum l'amour qui mène à Rome...Mais
Mon ange m'a dit: «Turlututu ! chanter l'amour t'est défendu
S'il n'éclot pas sur le destin d'une putain.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

6
Et quand j'entonne, guilleret, à un patron de cabaret
Une adorable bucolique, il est mélancolique...Et
Me dit, la voix noyée de pleurs: «S'il vous plaît de chanter les fleurs,
Qu'elles poussent au moins rue Blondel dans un bordel.»

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

7
Chaque soir avant le dîner, à mon balcon mettant le nez,
Je contemple les bonnes gens dans le soleil couchant...Mais
Ne me demandez pas de chanter ça, si vous redoutez d'entendre ici
Que j'aime à voir, de mon balcon, passer les cons.

Refrain
Je suis le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

8
Les bonnes âmes d'ici-bas compte ferme qu'à mon trépas
Satan va venir embrocher ce mort mal embouché...Mais
Mais veuille le grand manitou, pour qui le mot n'est rien du tout,
Admette en sa Jérusalem, à l'heure blême,

Refrain
Le pornographe, du phonographe, le polisson de la chanson.

 

 

MISOGYNIE A PART

 

1
Misogynie à part, le sage avait raison:
Il y a les emmerdantes, on en trouve à foison,
En foule elles se pressent.
Il y a les emmerdeuses, un peu plus raffinées
Et puis, très nettement au-dessus du panier,
Y a les emmerderesses.

2
La mienne, à elle seule, sur toutes surenchérit,
Elle relève à la fois des trois catégories,
Véritable prodige
Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou,
Elle passe, elle dépasse, elle surpasse tout
Elle m'emmerde, vous dis-je

3
Mon Dieu, pardonnez-moi ces propos bien amers,
elle m'emmerde, elle m'emmerde, elle m'emmerde elle m'emmerde
Elle abuse, elle attige
Elle m'emmerde et je regrette mes amours avec
La petite enfant de Marie que m'a soufflée l'évêque
Elle m'emmerde, vous dis-je

4
Elle m'emmerde, elle m'emmerde et m'oblige à
Me curer les ongles avant de confirmer son cul
Or c'est pas callipyge.
Et la charité seule pousse ma main résignée
Vers ce cul rabat-joie, conique, renfrogné
Elle m'emmerde, vous dis-je

5
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, je le répète et quand
Elle me tape sur le ventre, elle garde ses gants
Et ça me désoblige
Outre que ça dénote un grand manque de tact
Ça ne favorise pas tellement le contact
Elle m'emmerde, vous dis-je

6
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, quand je tombe à genoux
Pour certaines dévotions qui sont bien de chez nous
Et qui donne le vertige
Croyant l'heure venue de chanter le credo
Elle m'ouvre tout grand son missel sur le dos
Elle m'emmerde, vous dis-je

7
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, à la fornication
Elle s'emmerde, elle s'emmerde, avec ostentation
Elle s'emmerde, vous dis-je
Au lieu de s'écrier: "Encore! hardi! hardi!"
Elle déclame du Claudel, du Claudel, j'ai bien dit
Alors ça, ça me fige

8
Elle m'emmerde, elle m'emmerde, j'admets que ce Claudel
Soit un homme de génie, un poète immortel
Je reconnais son prestige
Mais qu'on aille chercher dedans son œuvre pie
Un aphrodisiaque, non, ça c'est de l'utopie!
Elle m'emmerde, vous dis-je
Elle m'emmerde, vous dis-je

 

 

ONCLE ARCHIBALD

 

1
O vous les arracheurs de dents tous les cafards les charlatans, les prophètes
Comptez plus sur oncle Archibald pour payer les violons du bal à vos fêtes, à vos fêtes

2
En courant sus à un voleur qui venait de lui chiper l'heure à sa montre
Oncle Archibald coquin de sort! fit de sa majesté la Mort, la rencontre, la rencontre

3
Telle une femme de petite vertu elle arpentait le trottoir du cimetière
Aguichant les hommes en troussant un peu plus haut qu'il n'est décent son suaire, son suaire

4
Oncle Archibald, d'un ton gouailleur, lui dit: "Va-t-en faire pendre ailleurs ton squelette
Fi! des femelles décharnées! vive les belles un tantinet rondelettes, rondelettes

5
Lors, montant sur ses grands chevaux, la Mort brandit la longue faux d'agronome
Qu'elle serrait dans son linceul, et faucha d'un seul coup, d'un seul, le bonhomme, le bonhomme

6
Comme il n'avait pas l'air content elle lui dit: "Ça fait longtemps que je t'aime
Et notre hymen à tous les deux était prévu depuis le jour de ton baptême, ton baptême

7
"Si tu te couches dans mes bras, alors la vie te semblera plus facile
Tu y seras hors de portée des chiens, des loups, des hommes et des imbéciles, imbéciles

8
"Nul n'y contestera tes droits tu pourras crier: vive le roi! sans intrigue
Si l'envie te prend de changer, tu pourras crier sans danger: vive la ligue!, vive la ligue!

9
"Ton temps de dupe est révolu, personne ne se payera plus sur ta bête
Les "plait-il, maître?" auront plus cours, plus jamais tu n'auras à courber la tête, ber la tête"

10
Et mon oncle emboîta le pas de la belle, qui ne semblait pas, si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous, les voilà partis je ne sais où faire leurs noces, faire leurs noces

11
O vous les arracheurs de dents tous les cafards les charlatans, les prophètes
Comptez plus sur oncle Archibald pour payer les violons du bal à vos fêtes, à vos fêtes

 

 

TEMPÊTE DANS UN BENITIER

 

1
Tempête dans un bénitier, le souverain pontife avec
Les évêques, les archevêques, nous font un satané chantier.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
A la fête liturgique, plus de grandes pompes, soudain,
Sans le latin, sans le latin, plus de mystère magique.
Le rite qui nous envoûte s'avère alors anodin,
Sans la latin, sans le latin, et les fidèles s'en foutent
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

2
Je ne suis pas le seul morbleu depuis que ces règles sévissent
A ne plus me rendre à l'office dominical que quand il pleut.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
En renonçant à l'occulte, faudra qu'ils fassent tintin
Sans le latin, sans le latin, pour le denier du culte
A la saison printanière Suisse, bedeau, sacristain,
Sans le latin, sans le latin, feront l'église buissonnière
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

3
Ces oiseaux sont des enragés, ces corbeaux qui scient, rognent, tranchent
La saine et bonne vieille branche de la croix où il sont perchés

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
Le vin du sacré calice se change en jus de boudin,
Sans le latin, sans le latin, et ses vertus faiblissent.
A Lourdes, Sète ou bien Parme, comme à Quimper Corentin,
Le presbytère sans le latin a perdu de son charme.
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

Ils ne savent pas ce qu'il perdent, tous ces fichus calotins,
Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde.
Le vin du sacré calice se change en jus de boudin,
Sans le latin, sans le latin, et ses vertus faiblissent.
A Lourdes, Sète ou bien Parme, comme à Quimper Corentin,
Le presbytère sans le latin a perdu de son charme.
O très Sainte Marie, mère de Dieu, dites à ces putains de moines
Qu'ils nous emmerdent sans le latin.

 

 

QUATRE VINGT QUINZE POUR CENT

 

1
La femme qui possède tout en elle pour donner le goût des fêtes charnelles
La femme qui suscite en nous tant de passion brutale la femme est avant tout sentimentale
Main dans la main les longues promenades les fleurs, les billets doux, les sérénades
Les crimes, les folies que pour ses beaux yeux l'on commet la transportent, mais ...

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

2
Sauf quand elle aime un homme avec tendresse, toujours sensible alors à ses caresses.
Toujours bien disposée, toujours encline à s'émouvoir, elle s'emmerde sans s'en apercevoir.
Ou quand elle a des besoins tyranniques, quelle souffre de nymphomanie chronique
C'est elle qui fait alors passer à ses adorateurs de fichus quarts d'heure.

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

3
Les "encore", les "c'est bon", les "continue" qu'elle crie pour simuler qu'elle monte aux nues
C'est pure charité, les soupirs des anges ne sont en général que de pieux mensonges
C'est à seul fin que son partenaire se croit un amant extraordinaire,
Que le coq imbécile et prétentieux perché dessus ne soit pas déçu.

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

4
J'entends aller bon train les commentaires de ceux qui font des châteaux à Cythère
"C'est parce que tu n'es qu'un malhabile, un maladroit qu'elle conserve toujours sont sang-froid"
Peut-être, mais si les assauts vous pèsent de ces petits m'as-tu vu-quand je baise
Mesdames, en vous laissant manger le plaisir sur le dos, chantez in petto

Refrain
Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant.
Qu'elle le taise ou le confesse c'est pas tous les jours qu'on lui déride les fesses.
Les pauvres bougres convaincus du contraire sont des cocus
A l'heure de l'œuvre de chair elle est souvent triste, peuchère !
S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas.

 

 

MARQUISE

 

1
Marquise, si mon visage à quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge vous ne vaudrez guère mieux.
Marquise, si mon visage à quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge vous ne vaudrez guère mieux.

2
Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront:
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front.
Le temps aux plus belles choses se plait à faire un affront:
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front.

3
Le même cours des planètes règle nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes; vous serez ce que je suis.
Le même cours des planètes règles nos jours et nos nuits:
On m'a vu ce que vous êtes; vous serez ce que je suis.

4
Peut-être que je serai vieille, répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, et je t'emmerde en attendant.
Peut-être que je serai vieille, répond Marquise, cependant
J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, et je t'emmerde en attendant.

 

 

MARINETTE

 

1
Quand j'ai couru chanter ma petite chanson à Marinette,
La belle la traîtresse était allée à l'Opéra ...
Avec ma petite chanson, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma petite chanson, j'avais l'air d'un con .

2
Quand j'ai couru porter mon pot de moutarde à Marinette
La belle, la traîtresse avait déjà fini de dîner...
Avec mon petit pot j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec mon petit pot j'avais l'air d'un con .

3
Quand j'offris pour étrennes une bicyclette à Marinette
La belle la traîtresse avait acheté une auto...
Avec mon petit vélo, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon petit vélo, j'avais l'air d'un con .

4
Quand j'ai couru tout chose au rendez-vous de Marinette
La belle disait: "je t'adore!" à un sale type qui l'embrassait...
Avec mon bouquet de fleurs, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon bouquet de fleurs, j'avais l'air d'un con .
5
Quand j'ai couru brûler la petite cervelle à Marinette,
La belle était déjà morte d'un rhume mal placé...
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con ma mère
Avec mon revolver, j'avais l'air d'un con .
6
Quand j'ai couru lugubre, à l'enterrement de Marinette
La belle la traîtresse était déjà ressuscitée...
Avec ma petite couronne, j'avais l'air d'un con ma mère,
Avec ma petite couronne, j'avais l'air d'un con.

 

 

LES FUNERAILLES D'ANTAN

 

1
Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain,
De bonne grâce ils en faisaient profiter les copains:
«Y a un mort à la maison, si le cœur vous en dit,
Venez le pleurer avec nous sur le coup de midi...»
Mais les vivants d'aujourd'hui ne sont plus si généreux,
Quand ils possèdent un mort ils le gardent pour eux.
C'est la raison pour laquelle, depuis quelques années,
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez.
Des tas d'enterrements vous passent sous le nez.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

2
Maintenant les corbillards à tombeau grand ouvert
Emportent les trépassés jusqu'au diable Vauvert,
Les malheureux n'ont même plus le plaisir enfantin
De voir leurs héritiers marron marcher dans le crottin.
L'autre semaine, des salauds, à cent quarante à l'heure,
Vers un cimetière minable emportaient un des leurs...
Quand sur un arbre en bois dur, ils se sont aplatis
On s'aperçut que le mort avait fait des petits.
On s'aperçut que le mort avait fait des petits.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

3
Plutôt que d'avoir des obsèques manquant de fioritures,
J'aimerais mieux, tout compte fait, me passer de sépulture,
J'aimerais mieux mourir dans l'eau, dans le feu, n'importe où,
Et même à la grande rigueur, ne pas mourir du tout.
O, que renaisse le temps des morts bouffis d'orgueil,
L'époque des m’as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil,
Où, quitte à tout dépenser jusqu'au dernier écu,
Les gens avaient le cœur de mourir plus haut que leur cul.
Les gens avaient le cœur de mourir plus haut que leur cul.

Refrain
Mais où sont les funérailles d'antan?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards,
De nos grands-pères, qui suivaient la route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères...
Quand les héritiers étaient contents,
Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même,
Ils payaient un verre.
Elles sont révolues, elles ont fait leur temps,
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres,
On ne les reverra plus, et c'est bien attristant,
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

 

 

L'HECATOMBE (bon)

 

Au marché de Briv'-la-Gaillarde
A propos de bottes d'oignons
Quelques douzaines de gaillardes
Se crêpaient un jour le chignon
A pied, à cheval, en voiture
Les gendarmes mal inspirés
Vinrent pour tenter l'aventure
D'interrompre l'échauffourée

Or, sous tous les cieux sans vergogne
C'est un usag' bien établi
Dès qu'il s'agit d'rosser les cognes
Tout l’monde se réconcilie
Ces furies perdant tout' mesure
Se ruèrent sur les guignols
Et donnèrent je vous l'assure
Un spectacle assez croquignol

En voyant ces braves pandores
Etre à deux doigts de succomber
Moi, j'bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées
De la mansarde où je réside
J'excitais les farouches bras
Des mégères gendarmicides
En criant: "Hip, hip, hip, hourra!"

Frénétiqu' l'une d'ell’ attache
Le vieux maréchal des logis
Et lui fait crier: "Mort aux vaches,
Mort aux lois, vive l'anarchie!"
Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ses lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau

La plus grasse de ces femelles
Ouvrant son corsag’ dilaté
Matraque à grand coup de mamelles
Ceux qui passent à sa portée
Ils tombent, tombent, tombent, tombent
Et s'lon les avis compétents
Il paraît que cette hécatombe
Fut la plus bell' de tous les temps

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons
Ces furies à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avait pas
Leur auraient mêm' coupé les choses
Par bonheur ils n'en avait pas

 

 

 

LES PASSANTES

 

1
Je veux dédier ce poème à toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets, à celles qu'on connaît à peine,
Qu'un destin différent entraîne et qu'on ne retrouve jamais.

2
A celle qu'on voit apparaître une seconde à sa fenêtre,
Et qui, preste, s'évanouit, mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette qu'on en demeure épanoui.

3
A la compagne de voyage dont les yeux, charmant paysage,
Font paraître court le chemin, qu'on est seul peut-être à comprendre,
Et qu'on laisse pourtant descendre sans avoir effleuré sa main.

4
A celles qui sont déjà prises, et qui vivant des heures grises
Près d'un être trop différent, vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie d'un avenir désespérant.

5
Chères images aperçues, espérances d'un jour déçues,
Vous serez dans l'oubli demain, pour peu que le bonheur survienne,
Il est rare qu'on se souvienne des épisodes du chemin.

6
Mais si l'on a manqué sa vie, on songe avec un peu d'envie,
A tous ces bonheurs entrevus, aux baisers qu'on n'osa pas prendre,
Aux cœurs qui doivent vous attendre, aux yeux qu'on a jamais revus.

7
Alors aux soirs de lassitude tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir, on pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes que l'on n'a pas su retenir.

 

 

LES CASSEUSES

 

1
Tant qu'elle a besoin du matou, ma chatte est tendre comme tout.
Quand elle est comblée, aussitôt elle griffe, elle mord, elle fait le gros dos.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

2
Enamourée, ma femme est douce, mes amis vous le diront tous.
Après l'étreinte, en moins de deux elle redevient u bâton merdeux.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

3
Dans l'alcôve, on est bien reçus par la voisine du dessus.
Une fois son désir assouvi, ingrate, elle nous les crucifie.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

4
Quand elle passe en revue les zouaves, ma sœur est câline et suave.
Dès que s'achève l'examen, gare à qui tombe sous sa main.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

5
Si tout le monde en ma maison reste au lit plus que de raison,
C'est pas qu'on soit lubriques, c'est qu'il y a guère que là qu'on est tranquille.

Refrain
Quand vous ne nous les caressez pas, chéries, vous nous les cassez.
Oubliez-les, si faire se peut qu'elles se reposent.
Quand vous nous les dorlotez pas, vous nous les passez à tabac.
Oublier-les si faire se peut qu'elles se reposent un peu,
Qu'elles se reposent.

 

 

LES AMOUREUX DES BANCS PUBLICS

 

1
Les gens qui voient de travers pensent que les bancs vert
Qu'on voit sur les trottoirs sont faits pour les impotents ou les ventripotents.
Mais c'est une absurdité, car à la vérité, ils sont là c'est notoire,
Pour accueillir quelques temps les amours débutants

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

2
Ils se tiennent par la main , parlent du lendemain, du papier bleu d'azur
Que revêtiront les murs de leur chambre à coucher..
Ils se voient déjà, doucement, elle cousant, lui fumant, dans un bien-être sur,
Et choisissent le prénom de leur premier bébé...

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

3
Quand la sainte famille machin croise sur son chemin deux de ces malappris,
Elle leur décroche hardiment des propos venimeux...
N'empêche que toute la famille ( le père, la mère, la fille, le fils, le "Saint Esprit...")
Voudrait bien de temps en temps, pouvoir se conduire comme eux.

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

4
Quand les mois auront passé quand seront apaisés leurs beaux rêves flambants,
Quand le ciel se couvrira de gros nuages lourds,
Ils s'apercevront, émus, que c'est au hasard des rues, sur l'un de ces fameux bancs,
Qu'ils ont vécu le meilleur morceau de leur amour...

Refrain
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se foutant pas mal du regard oblique des passants honnêtes,
Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics,
En se disant des «je t'aime» pathétiques, ont des petites gueules bien sympathiques !

 

 

LE VENT

 

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

1
Les Jean-foutre et les gens probes médisent du vent furibond
Qui rebrousse les bois, détrousse les toits, retrousse les robes
Des Jean-foutre et des gens probes, le vent, je vous en réponds
S'en soucie, et c'est justice, comme de colin-tampon !

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

2
Bien sur si l'on ne se fonde que sur ce qui saute aux yeux,
Le vent semble une brute raffolant de nuire à tout le monde
Mais une attention profonde prouve que c'est chez les fâcheux
Qu'il préfère choisir les victimes de ces petits jeux !

Refrain
Si par hasard, sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent fripon,
Prudence, prends garde à ton jupon !
Si par hasard sur le pont des Arts, tu croises le vent, le vent maraud,
Prudent, prends garde à ton chapeau !

 

 

LE PETIT CHEVAL

(Paul Fort)

1
Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière, tous derrière
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant !

2
Il n'y avait jamais de beau temps, dans ce pauvre paysage
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière, ni derrière
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière, ni devant.

3
Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière, tous derrière
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

4
Sa voiture allait poursuivant, sa belle petite queue sauvage
C'est alors qu'il était content, tous derrière, tous derrière
C'est alors qu'il était content, tous derrière et lui devant.

5
Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière, tous derrière
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

6
Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps, ni derrière, ni derrière
Il est mort sans voir le beau temps, ni derrière ni devant.

 

 

LE PARAPLUIE

 

1
Il pleuvait fort sur la grand route, elle cheminait sans parapluie,
J'en avais un volé sans doute, le matin même à un ami
Courant alors à sa rescousse, je lui propose un peu d'abri
En séchant l'eau de sa frimousse, d'un air très doux, elle m'a dit «oui».

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

2
Chemin faisant, que ce fut tendre d'ouïr à deux le chant joli
Que l'eau du ciel faisait entendre sur le toit de mon parapluie
J'aurais voulu, comme au déluge, voir sans arrêt tomber la pluie,
Pour la garder, sous mon refuge, quarante jours, quarante nuits.

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

3
Mais bêtement même en orage, les routes vont vers des pays
Bientôt le sien fit un barrage à l'horizon de ma folie
Il a fallu qu'elle me quitte après m'avoir dit grand merci
Et je l'ai vue toute petite partir gaiement vers mon oubli ...

Refrain
Un petit coin de parapluie,
Contre un coin de paradis
Elle avait quelque chose d'un ange,
Un petit coin de paradis,
Contre un coin de parapluie,
Je ne perdais pas au change, pardi!

 

 

LE GRAND PAN

 

1
Du temps que régnait le grand Pan les dieux protégeaient les ivrognes :
Un tas de génies titubant, au nez rouge, à la rouge trogne.
Dès qu'un homme vidait les cruchons, Qu'un sac à vin faisait carousse
Ils venaient en bande, à ses trousses, compter les bouchons.
La plus humble piquette était alors bénie, distillée par Noé, Silène et compagnie
Le vin donnait un lustre au pire des minus, et le moindre pochard avait tout de Bacchus
Mais, se touchant le crane en criant : «J'ai trouvé !» la bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là les gens boivent encore, et le feu du nectar fait toujours luire les trognes,
Mais les dieux ne répondent plus pour les ivrognes :Bacchus est alcoolique et le grand Pan est mort.

2
Quand deux imbéciles heureux s'amusaient à des bagatelles
Un tas de génies amoureux venaient leur tenir la chandelle.
Du fin fond des Champs Elysées Dès qu'ils entendaient un «je t'aime»
Ils accouraient à l'instant même compter les baisers
La plus humble amourette était alors bénie, Sacrée par Aphrodite, Eros et compagnie
L'amour donnait un lustre au pire des minus et la moindre amoureuse avait tout de Vénus
Mais se touchant le crane en criant «j'ai trouvé !» la bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là, les cœurs battent encore et la règle du jeu de l'amour est la même
Mais les dieux ne répondent plus de ceux qui s'aiment : Vénus s'est faite femme et le grand Pan est mort

3
Et quand fatale, sonnait l'heure de prendre un linceul pour costume
Un tas de génies l'œil en pleur, vous offraient des honneurs posthumes
Pour aller au céleste empire dans leur barque ils venaient vous prendre
C'était presque un plaisir de rendre le dernier soupir.
La plus humble dépouille était alors bénie, embarquée par Caron, Pluton et compagnie
Au pire des minus l'âme était accordée et le moindre mortel avait l'éternité.
Mais se touchant le crane en criant : «j'ai trouvé !» La bande au professeur Nimbus est arrivée
Qui s'est mise à frapper les cieux d'alignement, chasser les dieux du firmament.
Aujourd'hui çà et là les gens passent encore mais la tombe est, hélas la dernière demeure
Et les dieux ne réponde plus de ceux qui meurent : la mort est naturelle et le grand Pan est mort.

Et l'un des dernier dieux, l'un des derniers suprêmes, ne doit plus se sentir tellement bien lui-même.
Un beau jour on va voir le Christ, descendre du calvaire en disant dans sa lippe :
« Merde ! je ne joue plus pour tous ces pauvres types ! j'ai bien peur que la fin du monde soit bien triste. »

 

 

LE BISTROT

 

1
Dans un coin pourri du pauvre Paris, sur une place,
L'est un vieux bistrot tenu par un gros dégueulasse.
2
Si t'as le bec fin S'il te faut du vin de première classe.
Va boire à Passy, le nectar d'ici te dépasse.

3
Mais si tu as le gosier qu'une armure d'acier matelasse
Goûte à ce velours, ce petit bleu lourd de menaces.

4
Tu trouveras là la fine fleur de la populace,
Tous les marmiteux, les calamiteux de la place.

5
Qui viennent en rang, comme des harengs voir en face
La belle du bistrot la femme à ce gros dégueulasse.

6
Que je boive à fond l'eau de toutes les fontaines Wallace,
Si, dès aujourd'hui, tu n'es pas séduit par la grâce.

7
De cette jolie fée, qui, d'un bouge, a fait un palace,
Avec ses appas du haut jusqu'en bas, bien en place.

8
Ces trésors exquis, qui les embrasse, qui les enlace ?
Vraiment, c'en est trop ! tout ça pour ce gros dégueulasse !

9
C'est injuste et fou, mais que voulez-vous qu'on y fasse ?
L'amour se fait vieux, il n'a plus les yeux bien en face.

10
Si tu fait ta cour, tâche que tes discours ne l'agacent.
Sois poli, mon gars, pas de geste ou gare à la casse !

11
Car sa main qui claque, punit d'un flic-flac les audaces
Certes, il n'est pas né qui mettra le nez dans sa tasse.

12
Pas né le chanceux qui dégèlera ce bloc de glace,
Qui fera dans le dos les cornes à ce gros dégueulasse.

13
Dans un coin pourri du pauvre Paris sur une place
Une espèce de fée d'un vieux gouge, a fait un palace.

 

 

LA TONDUE

 

1
La belle qui couchait avec le roi de Prusse, avec le roi de Prusse
A qui l'on a tondu le crâne rasibus, le crâne rasibus

2
Son penchant prononcé pour les «ich liebe dich», pour les ich liebe dich,
Lui valut de porter quelques cheveux postiches, quelques cheveux postiches

3
Les braves sans culottes et les bonnets phrygiens, et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens, à un tondeur de chiens.

4
J'aurais dû prendre un peu parti pour sa toison, parti pour sa toison,
J'aurais dû dire un mot pour sauver son chignon, pour sauver son chignon

5
Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur, du fond de ma torpeur,
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur, m'ont fait peur.

6
Quand, pire qu'une brosse, elle eut été tondue, elle eut été tondue
J'ai dit « c'est malheureux ces accroches cœur perdus, ces accroches cœur perdus»

7
Et ramassant l'un d'eux qui traînait dans l'ornière, qui traînait dans l'ornière,
Je l'ai comme une fleur, mis à ma boutonnière, mis à ma boutonnière

8
En me voyant partir arborant mon toupet, arborant mon toupet,
Tous ces coupeurs de nattes m'ont pris pour un suspect, m'ont pris pour un suspect

9
Comme de la patrie je ne mérite guère, je ne mérite guère
J'ai pas la croix d'honneur, j'ai pas la croix de guerre, j'ai pas la croix de guerre

10
Et je n'en souffre pas avec trop de rigueur, avec trop de rigueur,
J'ai ma rosette à moi : c'est un accroche-cœur, c'est un accroche-cœur.

 

 

LA PRIERE

(Francis Jammes)

1
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère,
Tandis que les enfants s'amusent au parterre,
Et par l'oiseau blessé qui ne sait pas comment.
Son aile tout à coup s'ensanglante et descend
Par la soif et la faim et le délire ardent:
Je vous salue, Marie.

2
Par les gosses battus par l'ivrogne qui rentre,
Par l'âne qui reçoit des coups de pied au ventre
Et par l'humiliation de l'innocent châtié.
Par la Vierge vendue qu'on a déshabillée
Par le fils dont la mère a été insultée:
Je vous salue, Marie.

3
Par la vieille qui trébuchant sous trop de poids,
S'écrie:« Mon Dieu !» Par le malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer sur une amour humaine
Comme la croix du Fils sur Simon de Cyrène,
Par le cheval tombé sous le chariot qu'il traine
Je vous salue, Marie.

4
Par les quatre horizons qui crucifies le monde,
Par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
Par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
Par le malade que l'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.

5
Par la mère apprenant que son fils est guéri
Par l'oiseau rappelant l'oiseau tombé du nid,
Par l'herbe qui a soif et recueille l'ondée,
Par le baiser perdu par l'amour redonné
Et par le mendiant retrouvant sa monnaie
Je vous salue, Marie.

 

 

LA LEGENDE DE LA NONNE

 

1
Venez, vous dont l'œil étincelle, pour entendre une histoire encore
Approchez je vous dirai celle de doña Padilla del Flor.
Elle était d'Alanje, où s'entassent les collines et les halliers
Enfants, voici des boeufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

2
Il est des filles à Grenade, il en est à Séville aussi
Qui pour la moindre sérénade, à l'amour demandent merci
Il en est que parfois embrassent le soir, de hardis cavaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

3
Ce n'est pas sur ce ton frivole qu'il faut parler de Padilla
Car jamais prunelle Espagnole d'un feu plus chaste ne brilla
Elle fuyait ceux qui pourchassent les filles sous les peupliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

4
Elle prit le voile à Tolède, au grand soupir des gens du lieu
Comme si quand on n'est pas laide on avait droit d'épouser Dieu
Peu s'en fallut que ne pleurassent les soudards et les écoliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

5
Or, la belle à peine cloîtrée, amour en son cœur s'installa
Un fier brigand de la contrée vint alors et dit: Me voilà!
Quelquefois les brigands surpassent en audace les chevaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

6
Il était laid :les traits austères, la main plus rude que le gant
Mais l'amour a bien des mystères, et la nonne aima le brigand.
On voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

7
La nonne osa dit la chronique, au brigand par l'enfer conduit,
Aux pieds de sainte Véronique donner un rendez-vous la nuit,
A l'heure où les corbeaux croassent, volant dans l'ombre par milliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

8
Or quand dans la nef descendue, la nonne appela le bandit,
Au lieu de la voix attendue, c'est la foudre qui répondit.
Dieu voulut que ses coups frappassent les amants par Satan liés
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

9
Cette histoire de la novice, saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu'afin de préserver du vice les vierges qui font leur salut,
Les prieurs la racontassent dans tous les couvents réguliers
Enfants, voici des bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers!

 

 

LA FILLE A CENT SOUS

 

1
Du temps que je vivais dans le troisième dessous
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous,
M'avait vendu sa femme
Quand je l'eu mise au lit, quand je voulus l'étrenner, quand je fis voler sa jupe
Il m'apparut alors que j'avais été berné dans un marché de dupe

2
« Remballe tes os, ma mie, et garde tes appas,
Tu es bien trop maigrelette,
Je suis un bon vivant ça ne me concerne pas,
D'étreindre des squelettes.
Retourne à ton mari, qu'il garde les cent sous
Je n'en fais pas une affaire»
Mais elle me répondit le regard en dessous:
« C'est vous que je préfère.

3
Je suis pas bien grosse fit-elle, d'une voix qui se noue
Mais ce n'est pas ma faute.»
Alors moi tout ému, je la pris sur mes genoux
Pour lui compter les côtes.
« Toi que j'ai payé cent sous, dit moi quel est ton nom,
Ton petit nom de baptême ?
Je m'appelle Ninette, Eh bien pauvre Ninon,
Console-toi, je t'aime .

Et ce brave sac d'os dont je n'avais pas voulu,
Même pour une thune,
M'est entré dans le cour et n'en sortirait plus
Pour toute une fortune.
Du temps que je vivais dans le troisième dessous
Ivrogne, immonde, infâme,
Un plus soûlaud que moi, contre une pièce de cent sous,
M'avait vendu sa femme

 

 

LA FEMME D'HECTOR

 

1
En notre tour de Babel, laquelle est la plus belle,
La plus aimable parmi les femmes de nos amis ?
Laquelle est notre vraie nounou, la petite sœur des pauvres de nous
Dans le guignon toujours présente, quelle est cette fée bienfaisante ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

2
Comme nous dansons devant le buffet bien souvent,
On a toujours peu ou prou les bas criblés de trous
Qui raccommode ces malheurs de fils de toutes les couleurs,
Qui brode divine cousette, des arcs-en-ciel à nos chaussettes ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

3
Quand on nous prend la main, sacré Bon Dieu dans un sac,
Et qu'on nous envoie planter des choux à la Santé,
Quelle est celle qui, prenant modèle sur les vertus des chiens fidèle
Reste à l'arrêt devant la porte en attendant qu'on en ressorte ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

4
Et quand l'un d'entre nous meurt, qu'on nous met en demeure
De débarrasser l'hôtel de ses restes mortels,
Quelle est celle qui remue tout Paris pour qu'on lui fasse au plus bas prix
Des funérailles gigantesques, pas nationales, non, mais presque ? Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

5
Et quand vient le mois de mai, le joli temps d'aimer,
Que sans écho dans les cours nous hurlons à l'amour,
Quelle est celle qui nous plaint beaucoup, quelle est celle qui nous saute au cou,
Qui nous dispense sa tendresse, toutes ses économies de caresses ?

Refrain
C'est pas la femme de Bertrand, pas la femme de Gontran, pas la femme de Pamphile
C'est pas la femme de Firmin, pas la femme de Germain, ni celle de Benjamin,
C'est pas la femme d'Honoré ni celle de Désiré ni celle de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, non c'est la femme d'Hector.

6
Ne jetons pas les morceaux de non cœurs aux pourceaux,
Perdons pas notre latin au profit des pantins
Chantons pas la langue des dieux pour les balourds, les fess'-mathieux,
Les paltoquets ni les bobèches, les foutriquets ni les pimbêches,

Refrain
Ni pour la femme de Bertrand, pour la femme de Gontran, pour la femme de Pamphile
Ni pour la femme de Firmin, pour la femme de Germain, pour celle de Benjamin,
Ni pour la femme d'Honoré la femme de Désiré la femme de Théophile,
Encore moins la femme de Nestor, mais pour la femme d'Hector.

 

 

LA GUERRE DE 14-18

 

1
Depuis que l'homme écrit l'Histoire, depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerres notoires, si j'étais tenu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère, je déclarerais tout de suite :
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

2
Est-ce à dire que je méprise les nobles guerres de jadis,
Que je soucie comme d'une cerise, de celle de soixante-dix?
Au contraire, je la révère et lui donne un satisfecit,
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

3
Je sais que les guerriers de Sparte plantaient pas leurs épées dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte tiraient pas leur poudre aux moineaux
Leurs faits d'armes sont légendaires, au garde-à vous je les félicite
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

4
Bien sur, celle de l'an quarante ne m'a pas tout à fait déçu
Elle fut longue et massacrante et je ne crache pas dessus,
Mais, à mon sens, elle ne vaut guère, guère plus qu'un premier accessit
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Moi, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

5
Mon but n'est pas de chercher noise aux guérillas, non fichtre! non,
Guerres saintes, guerres sournoises qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chose pour plaire, chacune a son petit mérite
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Mais, mon colon, celle que je préfère, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

6
Du fond de son sac à malices, Mars va sans doute à l'occasion,
en sortir une un vrai délice! qui me fera grosse impression
En attendant, je persévère à dire que ma guerre favorite
«Celle, mon colon, que je voudrais faire, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »
«Celle, mon colon, que je voudrais faire, c'est la guerre de quatorze dix-huit ! »

 

 

LA NON DEMANDE EN MARIAGE

 

1
Ma mie de grâce ne mettons pas sous la gorge à Cupidon sa propre flèche,
Tant d'amoureux l'ont essayé qui de leur bonheur ont payé ce sacrilège.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

2
Laissons le champ libre à l'oiseau, nous serons tous les deux prisonniers sur parole,
au diable les maîtresses queux qui attachent les cœurs aux queues des casseroles !

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

3
Vénus se fait vieille souvent, elle perd son latin devant la lèche-frite.
A aucun prix, moi je ne veux effeuiller dans le pot-au-feu la marguerite.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

4
On leur ôte bien des attraits en dévoilant trop les secrets de Mélusine.
L'encre des billets doux pâlit vite entre les feuilles des livres de cuisine.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

5
Il peut sembler de tout repos de mettre à l'ombre, au fond d'un pot de confiture,
La jolie pomme défendue mais elle est cuite, elle a perdu son goût nature.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

6
De servante n'ai pas besoin, et du ménage et de ses soins je te dispense.
Qu'en éternelle fiancée, à la dame de mes pensées toujours, je pense.

Refrain
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main,
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin.

 

 

LA ROUTE AUX QUATRE CHANSONS

 

1
J'ai pris la route de Dijon pour voir un peu la Marjolaine,
La belle digue digue don, qui pleurait près de la fontaine.
Mais elle avait changé de ton, il lui fallait des ducatons
Dedans son bas de laine pour n'avoir plus de peine.
Elle m'a dit : «Tu viens, chéri ? et si tu me payes un bon prix.
Aux anges je t'emmène, digue digue don daine. »
La Marjolaine pleurait surtout quand elle n'avait pas de sous.
La Marjolaine de la chanson avait de plus nobles façons.

2
J'ai passé le pont d'Avignon pour voir un peu les belles dames
Et les beaux messieurs tous en rond qui dansaient, dansaient, corps et âmes.
Mais ils avaient changé de ton, ils faisaient fi des rigodons,
Menuets et pavanes, tarentelles, sardanes,
Et les belles dames m'ont dit ceci :« Étranger, sauve-toi d'ici
Ou l'on donne l'alarme aux chiens et aux gendarmes !
Quelle mouche les a donc piquées, ces belle dames si distinguées ?
Les belles dames de la chanson, avaient de plus nobles façons.

3
Je me suis fait faire prisonnier, dans les vieilles prisons de Nantes,
Pour voir la fille du geôlier, qui parait-il, est avenante.
Mais elle avait changé de ton, quand j'ai demandé :«que dit-on
Des affaires courantes, dans la ville de Nantes ? »
La mignonne m'a répondu : « On dit que vous serez pendu
Au matines sonnantes, et j'en suis bien contente !»
Les geôlières n'ont plus de cœur aux prisons de Nantes et d'ailleurs.
La geôlière de la chanson avait de plus nobles façons.

4
Voulant mener à bonne fin ma folle course vagabonde
Vers mes pénates je revins, pour dormir auprès de ma blonde.
Mais elle avait changé de ton, avec elle, sous l'édredon
Il y avait du monde dormant près de ma blonde
J'ai pris le coup d'un air blagueur, mais en cachette dans mon cœur
La peine était profonde, le chagrin lâchait la bonde.
Hélas! du jardin de mon père la colombe s'est fait la paire…
Par bonheur, par consolation, me sont restées les quatre chansons.

 

 

LE 22 SEPTEMBRE

 

1
Un vingt-deux septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous .
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

2
On ne reverra plus, au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous .
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

3
Jadis ouvrant mes bras comme une paire d'ailes,
Je montais jusqu'au ciel pour suivre l'hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous .
Le complexe d'Icare à présent m'abandonne,
L'hirondelle en partant ne fera plus l'automne :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

4
Pieusement noué d'un bout de vos dentelles,
J'avais, sur ma fenêtre un bouquet d'immortelles
Que j'arrosais de pleurs en souvenir de vous .
Je m'en vais les offrir au premier mort qui passe,
Les regrets éternels à présent me dépassent :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

5
Désormais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne traversera plus l'équinoxe funeste
En battant la breloque en souvenir de vous .
Il a craché sa flamme et ses cendres s'éteignent,
A peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes :
Le vingt-deux septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

Et c'est triste de n'être plus triste sans vous .

 

 

LE NOMBRIL DES FEMMES D'AGENTS

 

1
Voir le nombril de la femme d'un flic n'est certainement pas un spectacle
Qui du point de vue de l'esthétique, puisse vous élever au pinacle...
Il y eut pourtant, dans le vieux Paris, un honnête homme sans malice
Brûlant de contempler le nombril de la femme d'un agent de police...

2
«Je me fais vieux, gémissait-il, et, durant le cour de ma vie
J'ai vu bon nombre de nombrils de toute les catégories:
Nombrils de femmes de croque-morts, nombrils de femmes de bougnats, de femmes de jocrisses,
Mais je n'ai jamais vu celui de la femme d'un agent de police...»

3
«Mon père a vu, comme je vous vois, des nombrils de femmes de gendarmes,
Mon frère a goûté plus d'une fois de ceux des femmes d'inspecteurs, les charmes...
Mon fils vit le nombril de la souris d'un ministre de la justice
Et moi, je n'ai même pas vu le nombril de la femme d'un agent de police...»

4
Ainsi gémissait en public cet honnête homme vénérable,
Quand la légitime d'un flic, tendant son nombril secourable,
Lui dit :«Je m'en vais mettre fin à votre pénible supplice,
Vous faire voir le nombril en fin de la femme d'un agent de police...»

5
«Alléluia ! fit le bon vieux, de mes tourments voici la trêve !
Grâces soient rendues au Bon Dieu, je vais réaliser mon rêve !»
Il s'engagea tout attendri, sous les jupons de sa bienfaitrice:
Braqués ses yeux sur le nombril de la femme d'un agent de police...

6
Mais hélas ! il était rompu par les effets de sa hantise,
Et comme il atteignait le but de cinquante ans de convoitise,
La mort, la mort, la mort, le prit, sur l'abdomen de sa complice:
Il n'a jamais vu le nombril de la femme d'un agent de police...

 

 

LE ROI BOITEUX

 

1
Un roi d'Espagne ou bien de France, avait un cor, un cor au pied.
C'était au pied gauche , je pense, il boitait à faire pitié.
Les courtisans, espèce adroite, s'appliquèrent à l'imiter,
Et qui de gauche, qui de droite, ils apprirent tous à boiter.

2
On vit bientôt le bénéfice que cette mode rapportait,
Et, de l'antichambre à l'office, tout le monde, boitait, boitait.
Un jour, un seigneur de province, oubliant son nouveau métier,
Vint à passer devant le prince, ferme et droit comme un peuplier.

3
Tout le monde se mit à rire, excepté le roi, qui tout bas,
Murmura: «Monsieur, qu'est-ce à dire ? je vois que vous ne boitez pas.»
«Sir, quelle erreur est la vôtre ! je suis criblé de cors, voyez:
Si je marche plus droit qu'un autre, c'est que je boite des deux pieds.»

 

 

LE TEMPS NE FAIT RIEN A L'AFFAIRE

 

1
Quand ils sont tout neufs, qu'il sortent de l'œuf, du cocon,
Tous les jeunes blancs-becs prennent les vieux mecs pour des cons.
Quand ils sont devenus des têtes chenues des grisons,
Tous les vieux fourneaux prennent les jeunots pour des cons.
Moi, qui balance entre deux âges, je leur adresse à tous un message :

Refrain
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père, quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses, cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.

2
Vous les cons naissants, les cons innocents, les jeunes cons
Qui ne le niez pas prenez les papa pour des cons
Vous les cons âgés, les cons usagés, les vieux cons
Qui, confessez-le prenez les petits bleus pour des cons,
Méditez l'impartial message d'un qui balance entre deux âges :

Refrain
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père, quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses, cons caducs ou cons débutants,
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons de la dernière averse, vieux cons des neiges d'antan.

 

 

LES 4 Z'ARTS

 

1
Les copains affligés, les copines en pleurs,
La boîte à dominos enfouie sous les fleurs,
Tout le monde équipé de sa tenue de deuil,
La farce était bien bonne et valait le coup d'œil.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
L'enterrement paraissait officiel. Bravo !

2
Le mort ne chantait pas :«Ah ce qu'on s'emmerde ici!»
Il prenait son prépas à cœur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus «Saint Éloi bande encore!»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo !

3
Ce n'étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fesses à claques et des chapeaux pointus,
Les commères choisies pour les cordons du poêle,
Et nul ne leur criait: «A poil! A poil! A poil!»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Les pleureuses sanglotaient pour de bon. Bravo!

4
Le curé n'avait pas de goupillon factice,
Un de ces goupillons en forme de phallus,
Et quand il alla de ses de profondis,
L'enfant de cœur répliqua pas morpionibus.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le curé ne venait pas de Camaret. Bravo !

5
On descendit la bière et je fut bien déçu
La blague maintenant frisait le mauvais goût,
Car le mort se laissa jeter la terre dessus
Sans lever le couvercle en s'écriant: «Coucou !»
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le cercueil n'était pas à double fond. Bravo !
6
Quand tout fut consommé, je leur est dit :«Messieurs,
Allons faire à présent la tournée des boxons!»
Mais ils m'ont regardé avec de pauvres yeux,
Puis ils m'ont embrasse d'une drôle de façon.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Leur compassion semblait venir du cœur. Bravo!
7
Quand je suis ressorti de se champ de navets,
L'ombre de l'ici gît pas à pas me suivait,
Une petite croix de trois fois rien du tout
Faisait à elle seule, de l'ombre un peu partout.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Les revenants s'en mêlaient à leur tour. Bravo !

8
J'ai compris ma méprise un petit peu plus tard
Quand allumant ma pipe avec le faire part,
Je m'aperçus que mon nom, comme celui d'un bourgeois,
Occupait sur la liste la place de choix.
Les quatre z'arts avaient fait les choses comme il faut:
J'étais le plus proche parent du défunt. Bravo !

9
Adieu ! les faux tibias, les crânes de carton...
Plus de marche funèbre au son des mirlitons !
Au grand bal des quatre z'arts nous n'irons plus danser,
Les vrais enterrements viennent de commencer.
Nous n'irons plus danser au grand bal des quatre z'arts,
Viens pépère, on va se ranger des corbillards.
Nous n'irons plus danser au grand bal des quatre z'arts,
Viens pépère, on va se ranger des corbillards.

 

 

LES AMOURS D'ANTAN

 

1
Moi, mes amours d'antan c'était de la grisette:
Margot, la blanche caille, et Fanchon la cousette...
Pas la moindre noblesse, excusez-moi du peu,
C'était, me direz-vous des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des vénus de barrière...
Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut..

2
Car le cœur à vingt ans, se pose où l'œil se pose,
Le premier cotillon venu vous en impose,
La plus humble bergère est un morceau de roi.
Ça manquait de marquise, on connut la soubrette,
Faute de fleur de lys on eut la pâquerette,
Au printemps Cupidon fait flèche de tout bois...

3
On rencontrait la belle aux puces le dimanche:
«Je te plais, tu me plais...» et c'était dans la manche,
Et les grands sentiments n'étaient pas de rigueur.
«Je te plais, tu me plais... Viens donc beau militaire...»
Dans un train de banlieue on partait pour Cythère,
On n'était pas tenu même d'apporter son cœur...

4
Mimi, de prime abord, payait guère de mine,
Chez son fourreur sans doute on ignorait l'hermine,
Son habit sortait point de l'atelier d'un dieu...
Mais quand par-dessus le moulin de la Galette,
Elle jetait pour vous sa parure simplette,
C'est psyché tout entière qui vous sautait aux yeux.

5
Au second rendez-vous il y avait parfois personne,
Elle avait fait faux bon, la petite amazone,
Mais l'on ne courait pas se pendre pour autant...
La marguerite commencée avec Suzette,
On finissait de l'effeuiller avec Lisette
Et l'amour y trouvait quand même son content.

6
C'était, me direz-vous des grâces roturières,
Des nymphes de ruisseau, des vénus de barrière...
Mais c'étaient mes amours, excusez-moi du peu,
Des Manon, des Mimi, des Suzon, des Musette,
Margot, la blanche caille, et Fanchon la cousette...
Mon prince, on a les dames du temps jadis qu'on peut...

 

 

LES COPAINS D'ABORD

 

1
Non ce n'était pas le radeau de la Méduse ce bateau,
Qu'on se le dise au fond des ports, dise au fond des ports
Il naviguait en père pénard, sur la grand-mare des canards,
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

2
Ses «fluctuât nec mergitures c'était pas de la littérature
N'en déplaise aux jeteurs de sort, aux jeteurs de sort,
Son capitaine et ses matelots n'étaient pas des enfants de salauds,
Mais des amis franco de port, des copains d'abord.

3
C'étaient pas des amis de lux, des petit Castor et Pollux,
Des gens de Sodome et Gomorrhe, Sodome et Gomorrhe,
C'étaient pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie,
Sur le ventre ils se tapaient fort, les copains d'abord.

4
C'étaient pas des anges non plus, l'Évangile, ils l'avaient pas lu,
Mais ils s'aimaient toutes voiles dehors, toutes voiles dehors,
Jean, Pierre, Paul et compagnie, c'était leur seule litanie,
Leur credo leur confiteor, aux copains d'abord.

5
Au moindre coup de Trafalgar, c'est l'amitié qui prenait le quart,
C'est elle qui leur montrait le nord, leur montrait le nord.
Et, quand ils étaient en détresse, que leurs bras lançaient des S O S,
On aurait dit des sémaphores, les copains d'abord.

6
Au rendez-vous des bons copains y avait pas souvent de lapins,
Quand l'un d'entre eux manquait à bord, c'est qu'il était mort.
Oui, mais jamais au grand jamais, son trou dans l'eau ne se refermait,
Cent ans après coquin de sort! il manquait encore.

7
Des bateaux j'en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord, mais viré de bord,
Naviguait en père pénard sur la grand-mare des canards
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

Des bateaux j'en ai pris beaucoup, mais le seul qui ait tenu le coup,
Qui n'ait jamais viré de bord, mais viré de bord,
Naviguait en père pénard sur la grand-mare des canards
Et s'appelait les copains d'abord, les copains d'abord.

 

 

LES DEUX ONCLES

 

1
C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston,
L'un aimait les Tommies, l'autre aimait les Teutons.
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts.
Moi qui n'aimais personne, eh bien je vis encore.

2
Maintenant cher tonton, que les temps ont coulé,
Que vos veuve de guerre ont enfin convolé,
Que l'on a requinqué dans le ciel de Verdun,
Les étoiles ternies du maréchal Pétain,

3
Maintenant que vos controverses se sont tues,
Qu'on s'est bien partagé les cordes des pendus
Maintenant que John Bull nous boude maintenant
Que c'en est fini des querelles d'Allemands,

4
Que vos filles et vos fils vont, main dans la main,
Faire l'amour ensemble et l'Europe de demain,
Qu'ils se soucient de vos batailles presque autant
Que l'on se souciait des guerres de cent ans,

5
On peut vous avouez maintenant chers tontons
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons
Que de vos vérités, vos contrevérités,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.

6
De vos épurations, vos collaborations,
Vos abominations et vos désolations,
De vos plats de choucroute et de vos tasses de thé,
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.

7
En dépit de ces souvenirs qu'on commémore,
Des flammes qu'on ranime aux monuments aux morts,
Des vainqueurs, des vaincus, des autres et de vous
Révérence parler, tout le monde s'en fout.

8
la vie, comme dit l'autre, a repris tous ses droits.
Elles ne font plus beaucoup d'ombre vos deux croix,
Et petit à petit, vous voilà devenus,
L'Arc de triomphe en moins, des soldats inconnus.

9
Maintenant j'en suis sûr, chers malheureux tontons,
Vous l'ami des Tommies, vous l'ami des Teutons
Si vous aviez vécu, si vous étiez ici,
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici,

10
Chanteriez, en trinquant ensemble à vos santés,
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça qui viennent et qui font
Trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en vont,

11
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas,
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas,
Que prendre, sur-le-champ, l'ennemi comme il vient,
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens,

12
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi,
Mieux vaut attendre un peut qu'on le change en ami,
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main,
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain,

13
Que les seuls généraux qu'on doit suivre aux talons,
Ce sont les généraux des petits soldats de plomb.
Ainsi chanteriez-vous tous les deux en suivant
Malbrough qui va-t-en guerre au pays des enfants.

14
O vous qui prenez aujourd'hui la clé des cieux,
Vous, les heureux coquins qui, ce soir, verrez Dieu,
Quand vous rencontrerez mes deux oncles là-bas,
Offrez-leur de ma part ces « Ne m'oubliez pas».

15
ces deux myosotis fleuris dans mon jardin:
Un petit forget me not pour mon oncle Martin,
Un petit vergiss mein nicht pou mon oncle Gaston,
Pauvre ami des Tommies, pauvre ami des Teutons...

 

 

LES TROMPETTES DE LA RENOMMEE

 

1
Je vivais à l'écart de la place publique
Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire
Sur mon brin de laurier je dormais comme un loir.
Les gens de bon conseil ont su me faire comprendre
Qu'à l'homme de la rue j'avais des comptes à rendre
Et que sous peine de choir dans un oubli complet
Je devais mettre au grand jour tous mes petits secrets.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

2
Manquant à la pudeur la plus élémentaire
Dois-je pour les besoins de la cause publicitaire
Divulguer avec qui et dans quelle position
Je plonge dans le stupre et la fornication?
Si je publie des noms, combien de Pénélopes
Passeront illico pour de fieffées salopes
Combien de bons amis me regarderont de travers
Combien je recevrai de coups de revolver!

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

3
A toute exhibition ma nature est rétive
Souffrant d'une modestie quasiment maladive
Je ne fais voir mes organes procréateurs
A personne, excepté mes femmes et mes docteurs
Dois-je pour défrayer la chronique des scandales
Battre le tambour avec mes parties génitales
Dois-je les arborer plus ostensiblement
Comme un enfant de cœur porte un saint sacrement?

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

4
Une femme du monde et qui souvent me laisse
Faire mes quatre voluptés dans ses quartiers de noblesse
M'a sournoisement passé, sur son divan de soie
Des parasites du plus bas étage qui soit
Sous prétexte de bruit, sous couleur de réclame
Ai-je le droit de ternir l'honneur de cette dame
En criant sur les toits et sur l'air des lampions
"Madame la marquise m'a foutu des morpions?"

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

5
Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente
Avec le père Duval, la calotte chantante
Lui le catéchumène, et moi, l'énergumène
Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen
En accord avec lui, dois-je écrire dans la presse
Qu'un soir je l'ai surpris aux genoux de ma maîtresse
Chantant la mélopée d'une voix qui susurre
Tandis qu'elle lui cherchait des poux dans la tonsure?

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

6
Avec qui, ventrebleu! faut-il donc que je couche
Pour faire parler un peu la déesse aux cents bouches?
Faut-il qu'une femme célèbre, une étoile, une star
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare?
Pour exciter le peuple et les folliculaires
Qui est-ce qui veut me prêter sa croupe populaire
Qui est-ce qui veut me laisser faire in naturalibus
Un petit peu d'alpinisme sur son mont de Vénus?
Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

7
Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes
Si comme tout un chacun, j'étais un peu tapette
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allures de gazelles?
Mais je ne sache pas que ça profite à ces drôles
De jouer le jeu de l'amour en inversant les rôles
Que ça confère à leur gloire une once de plus-value
Le crime pédérastique aujourd'hui ne paie plus.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

8
Après ce tour d'horizon des mille et une recettes
Qui vous valent à coup sûr les honneurs des gazettes
J'aime mieux m'en tenir à ma première façon
Et me gratter le ventre en chantant des chansons
Si le public en veut, je les sors dare-dare
S'il n'en veut pas je les remets dans ma guitare
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire
Sur mon brin de laurier, je m'endors comme un loir.

Refrain
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées!

 

 

PUTAIN DE TOI

 

1
En ce temps là, je vivais dans la lune
Les bonheurs d'ici bas m'étaient tous défendus
je semais des violettes et chantais pour des prunes
Et tendais la patte aux chats perdus

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

2
Un soir de pluie, voilà qu'on gratte à ma porte
Je m'empresse d'ouvrir, (sans doute un nouveau chat!)
Nom de Dieu !le beau félin que l'orage m'apporte,
C'était toi, c'était toi, c'était toi
refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

3
Les yeux fendus et couleur de pistache
T'as posé sur mon cœur ta patte de velours
Fort heureusement pour moi, t'avais pas de moustache
Et ta vertu ne pesait pas bien lourd

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

4
Aux quatre coins de ma vie de bohème
Tu as promené, tu as promené, le feu de tes vingt ans
Et pour moi, pour mes chats, pour mes fleurs, mes poèmes
C'était toi la pluie et le beau temps

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

5
Mais le temps passe et fauche à l'aveuglette
Notre amour mûrissait à peine que déjà
Tu brûlais mes chansons, crachais sur mes violettes
Et faisais des misères à mes chats

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

6
Le comble enfin, misérable salope,
Comme il ne restait plus rien dans le garde-manger
Tu as couru sans vergogne, et pour une escalope,
Te jeter dans le lit du boucher !

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

7
C'était fini, tu avais passé les bornes
Et renonçant aux amours frivoles d'ici bas
Je suis remonté dans la lune en emportant mes cornes
Mes chansons, Et mes fleurs, et mes chats.

refrain
Ah ah ah ah !putain de toi!
Ha ha ha ha ha !pauvre de moi

 

 

VENUS CALLIPYGE

 

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant,
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant.
Au temps où les faux culs sont la majorité,
Gloire à celui qui dit toute la vérité !

1
Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu'on ne peut s'empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je madame un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.
Pour dire à sa louange un immortel blason.

2
En le voyant passer, j'en eus la chair de poule,
Enfin, je vins au monde et, depuis, je lui voue
Un culte véritable et, quand je perds aux boules,
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous
En embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous

3
Pour obtenir, madame, un galbe de cet ordre
Vous devez torturer les gens de votre entour
Donnez aux couturiers bien du fil à retordre
Et vous devez crever votre dame d'atour.
Et vous devez crever votre dame d'atour.

4
C'est le duc de Bordeaux qui s'en va, tête basse,
Car il, ressemble au mien comme deux gouttes d'eau
S'il ressemblait au vôtre on dirait, quand il passe
"C'est un joli garçon que le duc de Bordeaux !"
"C'est un joli garçon que le duc de Bordeaux !"

5
Ne faites aucun cas des jaloux qui professent
Que vous avez placé votre orgueil un peu bas
Que vous présumez, trop, en somme de vos fesses
Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas
Et surtout, par faveur, ne vous asseyez pas

6
Laissez les raconter qu'en sortant de calèche
La brise a fait voler votre robe et qu'on vit,
Écrite dans un cœur transpercé d'une flèche
Cette expression triviale : "A julot pour la vie"
Cette expression triviale : "A julot pour la vie"

7
Laissez les dire encore qu'à la cour d'Angleterre,
Faisant la révérence aux souverains Anglois
Vous êtes, patatras ! tombée par terre:
La loi de la pesanteur est dure, mais c'est la loi
La loi de la pesanteur est dure, mais c'est la loi

8
Nul ne peut aujourd'hui trépasser sans voir Naples
A l'assaut des chefs-d’œuvre ils veulent tous courir !
Mes ambitions à moi sont bien plus raisonnables:
Voir votre académie, madame, et mourir
Voir votre académie, madame, et mourir

Que jamais l'art abstrait, qui sévit maintenant,
N'enlève à vos attraits ce volume étonnant.
Au temps où les faux culs sont la majorité,
Gloire à celui qui dit toute la vérité !

 

 

SATURNE

 

1
Il est morne, il est taciturne, il préside aux choses du temps
Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.
Il porte un joli nom "Saturne" mais c'est un dieu fort inquiétant.

2
En allant son chemin morose, pour se désennuyer un peu,
Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut.
Il joue à bousculer les roses, le temps tue le temps comme il peut.

3
Cette saison, c'est toi ma belle, qui a fait les frais de son jeu
Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.
Toi qui a payé la gabelle, un grain de sel dans tes cheveux.

4
C'est pas vilain les fleurs d'automne, et tous les poètes l'ont dit
Je te regarde et je te donne mon billet qu'ils n'ont pas menti
Je te regarde et je te donne mon billet qu'ils n'ont pas menti

5
Viens encore, viens ma favorite, descendons ensemble au jardin
Viens effeuiller la marguerite de l'été de la Saint Martin
Viens effeuiller la marguerite de l'été de la Saint Martin

6
Je sais par cœur toutes tes grâces et, pour me les faire oublier,
Il faudra que Saturne en fasse des tours d'horloge de sablier !
Et la petite pisseuse d'en face peut bien aller se rhabiller.

 

 

JEANNE

 

1
Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu,
On pourrait l'appeler l'auberge du bon Dieu
S'il n'en existait déjà une,
La dernière où l'on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche.

2
Chez Jeanne la Jeanne,
On est n'importe qui, on vient n'importe quand
Et comme par miracle, par enchantement,
On fait partie de la famille
Dans son cœur, en se poussant un peu,
Reste encore une petite place.

3
La Jeanne, la Jeanne
Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie,
Mais le peu qu'on y trouve assouvit pour la vie,
Par la façon qu'elle le donne,
Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comme deux gouttes d'eau.

4
La Jeanne, la Jeanne,
On la paie quand on peut des prix mirobolants
Un baiser sur son front ou sur ses cheveux blancs,
Un semblant d'accord de guitare,
L'adresse d'un chat échaudé
Ou d'un chien tout crotté comme pourboire.

5
La Jeanne, la Jeanne
Dans ses roses et ses choux n'a pas trouvé d'enfants,
Qu'on aime et qu'on défend contre les quatre vents,
Et qu'on accroche à son corsage,
Et qu'on arrose avec son lait
D'autres qu'elle en seraient toutes chagrines.

6
Mais Jeanne, la Jeanne,
Ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon,
Être mère de trois poulpiquets, à quoi bon!
Quand elle est mère universelle,
Quand tous les enfants de la terre,
De la mer et du ciel sont à elle.

 

 

PAUVRE MARTIN

 

Avec une bêche à l'épaule,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à la lèvre, un doux chant,
Avec, à l'âme, un grand courage,
Il s'en allait trimer aux champs!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Pour gagner le pain de sa vie,
De l'aurore jusqu'au couchant,
De l'aurore jusqu'au couchant,
Il s'en allait bêcher la terre
En tous les lieux, par tous les temps!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Sans laisser voir, sur son visage,
Ni l'air jaloux ni l'air méchant,
Ni l'air jaloux ni l'air méchant,
Il retournait le champ des autres,
Toujours bêchant, toujours bêchant!

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Et quand la mort lui a fait signe
De labourer son dernier champ,
De labourer son dernier champ,
Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant...

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps!

Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant,
Et s'y étendit sans rien dire
Pour ne pas déranger les gens...

Pauvre Martin, pauvre misère,
Dors sous la terre, dors sous le temps!

 

IL N'Y A PAS D'AMOUR HEUREUX

1
Rien n'est jamais acquis à l'homme ni sa force ni sa faiblesse ni son cœur et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix, et quand il veut serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce.
Il n'y a pas d'amour heureux.

2
Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin, eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes.
Il n'y a pas d'amour heureux.

3
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer répétant après moi les mots que j'ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent.
Il n'y a pas d'amour heureux.

4
Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard que pleurent dans la nuit nos cœurs à l'unisson
ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare.
Il n'y a pas d'amour heureux.

 

 

BECASSINE

 

1
Un champ de blé prenait racine sous la coiffe de Bécassine, ceux qui cherchaient la toison d'or ailleurs avaient bigrement tort.
Tous les seigneurs du voisinage, les gros bonnets, grands personnages, rêvaient de joindre à leur blason une boucle de sa toison.
Un champ de blé prenait racine sous la coiffe de Bécassine.

2
C'est une espèce de robin, n'ayant pas l'ombre d'un lopin, qu'elle laissa pendre vainqueur, Au bout de ses accroche-cœurs.
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson des blés d'or en toute saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas

3
Au fond des yeux de Bécassine deux pervenches prenaient racine, si belle que Semiranis ne s'en est jamais bien remis.
Et les grands noms à majuscules, les Cupidons à particules auraient cédé tous leurs acquêts en échange de ce bouquet
Au fond des yeux de Bécassine deux pervenches prenaient racine

4
C'est une espèce de gredin, n'ayant pas l'ombre d'un jardin, un soupirant de rien du tout qui lui fit faire les yeux doux.
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson des fleurs bleues en toute saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

5
A sa bouche deux belles guignes, deux cerises tout à fait dignes, tout à fait dignes du panier de madame de Sévigné
Les hobereaux, les gentillâtres, tombés tous fous d'elle, idolâtres, auraient bien mis leur bourse à plat pour s'offrir ces deux guignes-là.
Tout à fait dignes du panier de madame de Sévigné.

6
C'est une espèce d'étranger, n'ayant pas l'ombre d'un verger, qui fit s'ouvrir qui étrenna ses jolies lèvres incarnat.
C'est une sorte de manant un amoureux du-tout venant qui pourra chanter la chanson du temps des cerises en tout' saison
Et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

7
C'est une sorte de manant, un amoureux du tout-venant qui pourra chanter la chanson
du temps des cerises en tout' saison et jusqu'à l'heure du trépas, si le diable s'en mêle pas.

 

 

AU BOIS DE MON COEUR

 

Au bois d'Clamart y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Au fond d'ma cour j'suis renommé, Au fond d'ma cour j'suis renommé, J'suis renommé
Pour avoir le cœur mal famé, le cœur mal famé

Au bois d'Vincenne y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Quand y'a plus d'vin dans mon tonneau, Quand y'a plus d'vin dans mon tonneau, dans mon tonneau
Il n'ont pas peur de boir' mon eau, de boire mon eau

Au bois d'Meudon y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Il m'accompagnent à la mairie, Il m'accompagnent à la mairie, à la mairie
Chaque fois que je me marie, que je me marie

Au bois d'Saint Cloud y'a des petites fleurs, y'a des petites fleurs
Y'a des copains au, au bois d'mon cœur, au, au bois d'mon cœur

Chaque fois qu'je meurs fidèlement, Chaque fois qu'je meurs fidèlement, fidèlement
Ils suivent mon enterrement, mon enterrement

....des petites fleurs...des petites fleurs
Au, au bois d'mon cœur, au au bois d'mon cœur

 

 

FERNANDE

 

1
Une manie de vieux garçon,
Moi j'ai pris l'habitude
D'agrémenter ma solitude
Aux accents de cette chanson:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

2
C'est cette mâle ritournelle,
Cette antienne virile,
Qui retentit dans la guérite
De la vaillante sentinelle:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

3
Afin de tromper son cafard,
De voir la vie moins terne,
Tout en veillant sur sa lanterne,
Chante ainsi le gardien de phare:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

4
Apres la prière du soir,
Comme il est un peu triste
Chante ainsi le séminariste
A genoux sur son reposoir:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

5
A l'Etoile, où j'étais venu
Pour ranimer la flamme,
J'entendis, ému jusqu'aux larmes,
La voix du soldat inconnu:

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande, je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

6
Et je vais mettre un point final
A ce chant salutaire,
En suggérant aux solitaires d'en faire un hymne national.

Refrain
Quand je pense à Fernande,
Je bande,Je bande,
Quand je pense à Félicie,
Je bande aussi,
Quand j' pense à Léonore,
Mon dieu, je bande encore,
Mais quand j'pense à Lulu,
Là je ne bande plus,
La bandaison, papa,
Ça n'se commande pas.

 

 

LE BULLETIN DE SANTE

 

1
J'ai perdu mes bajoues, j'ai perdu ma bedaine, et, ce, d'une façon si soudaine,
Qu'on me suppose un mal qui ne pardonne pas, qui se rit d'Esculape et le laisse baba

2
Le monstre du Loch Ness ne faisant plus recette, durant les moments creux dans certaines gazettes,
Systématiquement, les nécrologues jouent, à me mettre au linceul sous les feuilles de choux.

3
Or, lassé de servir de tête de massacre, des contes à mourir debout qu'on me consacre,
Moi qui me porte bien, qui respire la santé, je m'avance et je crie toute la vérité.

4
Toute la vérité, messieurs, je vous la livre: si j'ai quitté les rangs des plus de deux cent livres,
C'est la faute à Mimi, à Lisette, à Ninon, et bien d'autres, j'ai pas la mémoire des noms.

5
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c'est que je baise, que je baise, que je baise.
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute, je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

6
Qu'on me comprenne bien, j'ai l'âme du satyre et son comportement, mais ça ne veut point dire
Que j'en ai le talent, le génie, loin s'en faut ! pas une seule encore ma crié «bravo !»

7
Entre autres fines fleurs, je compte, sur ma liste rose, un bon nombre de femmes de journalistes
Qui, me pensant fichu, mettent toute leur foi à me donner du bonheur une dernière fois.

8
C'est beau, c'est généreux, c'est grand, c'est magnifique !et dans les positions les plus pornographiques,
Je leur rends les honneurs à fesses rabattues sur des tas de bouillons, des paquets d'invendus.

9
Et voilà ce qui fait que, quand vos légitimes montrent leurs fesses au peuple ainsi qu'à vos intimes,
On peut souvent y lire, imprimé à l'envers, les échos, les petits potins, les faits divers.

10
Et si vous entendez sourdre, à travers les plinthes du boudoir de ces dames, des râles et des plaintes,
Ne dites pas :« c'est tonton Georges qui expire », ce sont tout simplement les anges qui soupirent.

11
Et si vous entendez crier comme en quatorze: « debout ! debout les morts ! » ne bombez pas le torse,
C'est l'épouse exaltée d'un rédacteur en chef qui m'incite à monter à l'assaut derechef.

12
Certes ,il m'arrive bien, revers de la médaille, de laisser quelquefois des plumes à la bataille …
Hippocrate dit :« Oui, c'est des crêtes de coq », et Gallien répond :«Non, c'est des gonocoques … »

13
Tous les deux ont raison, Venus parfois vous donne de méchants coups de pieds qu'un bon chrétien pardonne,
Car, s'ils causent du tort aux attributs virils, ils mettent rarement l'existence en péril.

14
Eh bien, oui, j'ai tout ça, rançon de mes fredaines, la barque pour Cythère est mise en quarantaine,
Mais je n'ai pas encore, non, non, non, trois fois non, ce mal mystérieux dont on cache le nom.

15
Si j'ai trahi les gros, les joufflus, les obèses, c'est que je baise, que je baise, que je baise.
Comme un bouc, un bélier, une bête, une brute, je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut !

 

 

PENSEE DES MORTS

(Lamartine)

1
Voilà les feuilles sans sève qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais, voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères le bois tombé des forêts.

2
C'est la saison où tout tombe aux coups redoublés des vents
Un vent qui vient de la tombe moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs, lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes à l'approche des hivers.

3
C'est alors que ma paupière vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière Dieu n'a pas laissés mûrir
Quoique jeune sur la terre je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison et quand je dis en moi-même:
"Où sont ceux que ton cœur aime?" je regarde le gazon.

4
C'est un ami de l'enfance qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence pour appuyer notre cœur:
Il n'est plus, notre âme est veuve, il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié: "ami, si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine qui portera la moitié?"

5
C'est une jeune fiancée qui, le front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée de sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même, pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas, et lui dit:" Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte qu'attends-tu ? je n'y suis pas!"

6
C'est l'ombre pâle d'un père qui mourut en nous nommant
C'est une sœur, c'est un frère, qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous, semblent dire sous la pierre:
"Vous qui voyez la lumière, de nous vous souvenez-vous?"

7
Voilà les feuilles sans sève qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais, voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères le bois tombé des forêts.

 

 

 

PENSEE DES MORTS

Original complet Lamartine

1
Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile
L'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.

2
C'est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents
Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille

Comme la plume inutile
Que l'aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles
Viennent réchauffer ses ailes

A l'approche des hivers.

3
C'est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,
Tendres fruits qu'à la lumière

Dieu n'a pas laissés mûrir
Quoique jeune sur la terre

Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison

Et quand je dis en moi-même:
"Où sont ceux que ton cœur aime?"

Je regarde le gazon.

4
C'est un ami de l'enfance

Qu'aux jours sombres du malheur
Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur:
Il n'est plus, notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié:

"Ami, si ton âme est pleine
De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié?"

5
C'est une jeune fiancée qui,

Le front ceint du bandeau
N'emporta qu'une pensée

De sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu'elle aime
Elle revient sur ses pas,

Et lui dit:" Ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte

Qu'attends-tu ? je n'y suis pas!"

6
C'est l'ombre pâle d'un père

Qui mourut en nous nommant
C'est une sœur, c'est un frère,

Qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l'autre ravie
Emporte une part de nous,

Semblent dire sous la pierre:
"Vous qui voyez la lumière,

De nous vous souvenez-vous?"

7
Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s'élève

Et gémit dans le vallon
Voilà l'errante hirondelle

Qui rase du bout de l'aile
l'eau dormante des marais,

Voilà l'enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.