mardi 23 janvier 2018

Les amants tristes . Léo Ferré .



 Les Amants tristes par Léo Ferre

Comme une fleur venue d'on ne sait où, petit 
Fané déjà pour moi, pour toi dans les vitrines 
Dans un texte impossible à se carrer au lit 
Ces fleurs du mal, dit-on, que tes courbes dessinent 

On dit dans ton quartier que tu as froid aux yeux 
Que t'y mets des fichus de bandes dessinées 
Et que les gens te lisent un peu comme tu veux 
Tu leur fais avaler tes monts et tes vallées 

Tu es aux carrefours avec le rouge mis 
On y attend du vert de tes vertes prairies 
Alors que j'ai fauché ce matin dans ton lit 
De quoi nourrir l'hiver et ma mélancolie 

Mélancolie, mélancolie, la mer revient 
Je t'attends sur le quai avec tes bateaux blêmes 
Tes poissons d'argent bleu tes paniers ton destin 
Et mes mouettes dans tes cris comme une traîne 


Je connais une femme lubrique à Paris 
Qui mange mes syllabes et me les rend indemnes 
Avec de la musique autour qui me sourit 
Demain je lui dirai des hiboux qui s'envolent 
J'en connais dans ma nuit qui n'ont pas de fourrure 
Qui crèvent doucement de froid dans l'antarctique 
De cette négation d'aimer au bout de l'ombre 
Mes oiseaux font de l'ombre en plein minuit néon 
Sous les verts plébiscites 

Tu connais une femme lubrique à Moscou 
Qui mange tes syllabes et les met dans ton bortsch 
Il connaît une femme lubrique à Pékin 
Qui mange sa muraille et la donne au Parti 
Demain nous leur dirons des hiboux qui s'envolent 
J'en connais dans leur nuit qui n'ont plus de jaquette 
Qui crèvent doucement de froid sous leur casquette 
Avec leurs beaux yeux d'or mêlés du Palomar là-bas 
Vers les voix de la nuit des étoiles perdues 
J'entends des sons lointains qui cherchent des caresses 
Et dans les faits divers là-bas ça s'exaspère 
Et ça tue le chagrin comme on tue la flicaille 
Au coin d'un vieux soleil exténué des glaces 

Mélancolie, Mélancolie, la mer se calme 
Je vois monter partout des filles et des palmes 
Avec des fruits huilés dans la fente alanguie 
Les matelots me font des signes de fortune 
Ils se noient dans le sang du soleil descendant 
Vers l'Ouest toujours à l'Ouest Western de carton-pâte 
Le dentifrice dans la nuit se tient au rose 
Un néon de misère emprunté à tes yeux 

Viens, je t'emmènerai là-bas vers les grands astres 
Dans le désastre du matin ou chez Renault 
Voir comment l'on fabrique un chef et des autos 
Voir la pitié grandir sur des croix qui s'enchristent 

Je t'aimerai sur la chaussée et son collant 
Ton goudron, j'y prendrai le suc de mes cavales 
J'aurai l'air d'un roi nègre, tu mettras à la moelle 
Où je glouglouterai repu ton sentiment 

Ton sentiment a le goût de gazelle 
Ton ventre n'est qu'un champ de lavande à midi 
Et mon couteau qui crisse en y fauchant ma mie 
Est d'un faucheur distrait qui s'éploie sous ton aile 
Il est au féminin ton sentiment 
Il est comme ces demoiselles qui en ont à revendre 
Et qui le vendent bien 

Ton sentiment me fait gonfler mes voiles d'ange 
Ton sentiment me fait du bien au sentiment 
Et les fleurs du pavé poussent des cris étranges 
Moi qui viens du pavé vers toi et me dressant 

Et moi je ne te prends que ce que je te dois 
Si je n'avais que du sentiment à t' filer 
Il y a bien longtemps que tu m'aurais banni 
De ton fief de ton cul de ta loi de tes langes 
Il y a bien longtemps que tu te serais cassée 

Mais tu m'as réveillé 
Et tu nous as tirés de notre mort quotidienne 
Et puis toi tu te meurs dans la rue à midi 
Sous des floppées de soleils mous 
Et de ces mecs qui te prennent dans les mirettes 
Et qui te mirent bien dans l'os 
Des fois que leur labo pourrait leur renvoyer subito 
Ta dégaine grandeur naturliche 
À la mesure de leur page 
Des fois, le soir, ils te prendraient impunément 
Ils s'empaquetteraient de toi 
De ton devoir de grue 
Comme dans un journal 

Au fond t'es un journal 

Je te lis, je te plie, je te froisse et tu cries 
Quand on froisse la soie, la forêt sa copine 
Lui fait des cris de sœur, lui fait des cris sublimes 
La soie du crépuscule a des cris de velours 
Dans des lits de parade 
Dans ces feuilles d'automne 
Des taches de rousseur sur la gueule des bois 
Je te lis, je te plie, je te froisse et tu cries 

Au fond t'es un journal 

Tu t'en prendrais plutôt pour cinq colonnes 
Chez toi le fait divers sonne comme un outrage 
Tu es partout chez toi et même aux mots croisés 
Tu m'y fais deviner les armes de ta voix 
Je t'aime et verticalement c'est bien 
Tu croises dans mes eaux quand je suis ton pirate 
Je te lis, je te plie, je te froisse et tu cries 

Quand je t'aurai bien lue y compris les annonces 

J'irai au marché aux poissons 
Et t'envelopperai de moules vertes 

Au fond t'es un journal mouillé 

Avec ta robe imprimée en blanc et noir 
Et tes paroles que personne ne pourra plus lire 
Tu seras ma dernière nouvelle effacée sur le sable 

Tu seras mienne pour la mort je t'aime 

Et même avec la fin du monde 
La fin du monde abstraite où tout n'est que chiffré 
Avec ces cœurs d'acier leurs battements trichés 
Avec ces poumons d'or dans les cages-ascenseurs 
Où l'on se tient debout où l'on se tient ailleurs 
Tu vas descendre là pour t'entendre rêver 
Même le rêve gueule à n'y pouvoir plus rien 
Le silence est rempli du silence trop plein 
Quand ça déborde, on croit venue la fin des temps 
De ces temps mesurés sur des machines obscènes 
Où les minutes ont des cons qui se promènent 
En se prenant pour l'Éternité 
Et même avec la fin du monde 
Je me démerderai pour que t'y voies que dalle 
Que dalle c'est pas mal, ça ne fait que passer 
Ce rien qui prend ses aises aux week-ends de la mort 
Quand les ballots y accélèrent leurs victimes 
Enchâssée, enchristée, encollée à mon froc 
Tu partiras là-bas vers des boutiques fantastiques 
Vers le supermarché où l'on vend la paresse 
Où l'on vend de la mort aussi quand on s'y laisse 
Où l'on vend la fumée et le vent en paquet 
Et l'on paie en sortant avec des sortilèges 

L'instant 

Au cent millième de seconde 
Je te regarderai 
Tu monteras du fond des âges 
Tu te prosterneras 
Je te tendrai la main 
Et tu m'agrippera 

L'instant 

Il va fondre sur toi comme la foudre 
Trois cent mille bornes à la seconde 
Il n'aura plus le temps de s'attarder au feu rouge 
On grillera les feux d'alarme 
Et ma pensée qui te devance 

Regarde 

Écoute bien le chant de cet enfant maudit 
Que tu croiras ton mec et qui n'est qu'un mirage 
Oublié par ma mère au fond d'une poubelle 
Cette éternelle nuit 

Bien se laver le cul c'est donc ça le désordre ! 

Regarde-moi là dans mes yeux, regarde, il vient l'instant 

Comme à l'automne les bandits jaunes 
Qui font aux arbres des hold-up mordorés 
Et tu vas t'envahir 
Et tu vas t'immerger 
Et te coloniser 
Tu es seule dans mes pattes 

Comme un saxo gueulant des chants désespérés 
Tes cris sont des violons des rues 
Des hautbois en plastique 
Des flûtes de laiton 
Et tu t'en fous 
C'est là il est là 
Entends la mer qui te remonte dans la gueule 
Et cette marée double au fond de tes yeux-feu 
Dans le feu de tes yeux mon regard s'est éteint 

Crie, crie, crie 

Tu es moi 
Je c'est toi 
Comment t'appelles-tu ? 
Tu t'appelles la nuit dans le ventre des filles 
De ces filles qui roulent au bord de la mort lente 
Tu t'appelles l'amour Tu es toutes les femmes 
Tu es toi tu es elles 
Des Niagaras vernis me tombent dans la gueule 

Crie, crie, crie 

Tu n'es plus là parce que tu es moi 
Et que je suis ailleurs 
Je et toi C'est tout comme 
Et l'on s'en va mourir au club des nuits cassées 

Qui donc réparera l'âme des amants tristes 
Qui donc réparera l'âme des amants tristes 
Qui donc réparera l'âme des amants tristes 

Qui donc ?

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